ensemble 0

Mené par Sylvain Chauveau et Stéphane Garin, l’ensemble 0, groupe à géométrie variable, unit dans le même élan depuis 2004 des musiques contemporaines : si la musique minimaliste des Américains constitue son visage le plus connu, l’ensemble 0 interprète également ses propres compositions à travers deux trios et performe au sein de la scène électronique ou de la pop indé. Leurs collaborations sont désormais multiples et s’étendent sur un vaste panel qui leur permet de servir avec ingéniosité leur amour du son et de la scène. Plusieurs disques sont parus dont Elpmas, une nouvelle version de l’œuvre mythique du compositeur des rues new-yorkaises Moondog. « Ensemble zéro carbone », le groupe s’inscrit dans une démarche écologique avec Jojoni, et Stéphane Garin collabore avec Claire Diterzi pour le Concert à table.

Entretien avec ensemble 0

(Réalisé par Marc Blanchet en juillet 2020)

Associé à la Scène Nationale, l’ensemble 0 propose deux concerts : le premier avec de nombreux compositeurs dont une création de Petar Klanac, le second essentiellement consacré à une œuvre de l’Américain Moondog. Quel état d’esprit définirait vos choix musicaux ?

L’Ensemble 0 est né il y a presque seize ans d’une rencontre avec Joël Merah et Sylvain Chauveau, avec lequel s’effectue aujourd’hui ce travail d’ensemble musical à géométrie variable. Notre première caractéristique, c’est de jouer des compositeurs d’aujourd’hui, donc des œuvres récentes, qui s’écartent de l’héritage boulézien pour s’ouvrir à une musique souvent américaine, qualifiée de minimaliste, ou répétitive. Il y a donc cette origine première à notre formation, avec John Cage pour sa liberté, Steve Reich pour sa rythmique ou Morton Feldman pour son abstinence de notes ! De telles musiques constituent nos fondamentaux. Nous sommes dans une ère « post-tout » : notre ensemble ne peut être envisagé musicalement qu’au-delà de la musique contemporaine stricte pour intégrer d’autres formes musicales que nous aimons et jouons, et dans lesquelles nous composons : le rock indépendant et la culture électronique. Cette diversité fait que nous apprécions autant le minimalisme de Pascal Comelade que les mélodies d’Ennio Morricone ! Notre activité se déploie dans le concert comme la création d’un événement radiophonique, La Nuit couchée, nuit dédiée à l’écoute amoureuse des sons, de 23 heures à 6 heures du matin… Le public est invité à réserver un lit plutôt qu’une chaise.

Votre amour si remarquablement partagé en concert pour la musique minimaliste, vous le proposez au public basque dans un programme dont le titre est la liste des compositeurs joués…

Je joue depuis plus de vingt-cinq ans la musique minimaliste. Cette musique diffère énormément d’autres musiques contemporaines et, plus généralement, de l’idée que le public s’en fait. Pour notre concert avec ces compositeurs, nous posons les bases d’un parcours et d’un rapport au public qui va nous découvrir, avec notamment Philip Glass et Steve Reich. Nous emmenons aussi l’auditeur vers d’autres territoires de la musique minimaliste avec des œuvres d’Alyssa Weinberg et Michael Pisaro, un solo de lumières de Christophe Cardoen, et une création de Petar Klanac, compositeur qui vit dans le Pays Basque, et qui fut l’élève de Gérard Grisey, compositeur français décédé en 1998, qui représente une autre filiation dans la musique française d’aujourd’hui à laquelle nous tenons beaucoup. Nous aimons dans ces musiques autant la nature percussive et rythmique qu’un parti pris assumé de la mélodie. Pour revenir à nos Américains et préciser le lien entre les États-Unis et l’histoire du Pays Basque, n’oublions pas aussi dans l’histoire de notre culture la forte diaspora basque qui émigra vers la Californie !

Dans le cadre de ce concert, vous avez passé commande avec la Scène nationale et l’Institut culturel basque, d’une œuvre auprès du compositeur Petar Klanac. Pouvez-vous nous la présenter et nous dire en quoi son écriture musicale vous séduit ?

L’Institut culturel basque fête ses trente ans. Je suis heureux de cette commande : Basque, j’ai commencé mes études musicales à Bayonne avant le Conservatoire supérieur de musique et de danse de Paris. La musique de Petar Klanac s’inscrit dans une forme de contemplation proche d’Arvo Pärt. Il n’a pas peur des tonalités affirmées avec des accords majeurs ou des accords simples ! Il est également proche du chant grégorien et médiéval. Il vit à Ainhoa depuis trente ans, dans la proximité signifiante des grottes de Sare. L’histoire comme la mythologie du Pays Basque lui parlent. Sa pièce, inspirée de poèmes de Bitoriano Gandiaga est pour voix soliste, orgue électronique, flûte en sol, trompette marine, rebec, chifonie et gamelan selunding, un des plus anciens gamelans, unique en France. Cet instrument révèle des sonorités étranges, uniques, avec une dimension contemplative très forte. Le public pourra le découvrir de manière privilégiée…

Avec la présence d’échantillonneurs et de samples, la musique contemporaine s’ouvre avec l’ensemble 0 à d’autres espaces musicaux et abolit les frontières, sans renoncer à une certaine éthique…  

En interprétant des œuvres de Tristan Perish, Kali Malone ou Royji Ikeda, c’est tout un monde d’artistes qui apparaît et sont, pour certains, enfin joués sur les scènes françaises. Comme si nous avions eu le milieu des programmateurs à l’usure ! Au moment même où s’effectue cette découverte de nombreux compositeurs et artistes, américains pour la plupart, nous nous trouvons (la période du Covid-19 y ajoute évidemment) à apprécier autant l’écologie du son qui traverse certaines des compositions que l’écologie tout court. Cela implique des choix : choisir de tourner autrement, réduire l’empreinte-carbone, concevoir autrement une création. Qu’est-ce que créer en 2020 ?  Avec le réchauffement climatique, l’art ne peut pas se désolidariser d’une telle question. Notre préoccupation artistique touche au climatique et au vivant. Nous devons construire de nouveaux projets concernant la diffusion. Il y a une reconfiguration de la totalité de notre métier qui peut se faire sans baisser nos ambitions. Et comme rien n’a pu se réaliser jusqu’à aujourd’hui sans les énergies-fossile, il faut vivre et créer dans un monde contraint. Il importe désormais de ne plus « foncer » pour un ensemble artistique par exemple, mais d’essayer d’instaurer un rapport nouveau au monde, aux tournées, à la promotion d’un projet. 

En ce sens, votre autre concert, consacré à Elpmas de l’Américain Moondog (1916-1999) est presque une prédiction du monde d’aujourd’hui, qui passe par une écologie du son, du voyage et signe une forme d’engagement politique par la défense des aborigènes… 

Moondog est l’artiste ensemble 0 par excellence. Il est « post-tout » ; sa singularité est totale. Dès la fin des années 50, il a convoqué toutes sortes de musiques sans en être conscient. J’ai commencé à le jouer voici treize ans environ, grâce à son introduction en France par Amaury Cornut. Il est difficile de le séparer du personnage qu’il fut : un adolescent devenu aveugle à quatorze ans (par l’utilisation de pétards lors d’un 4 juillet !) qui ensuite commence à jouer dans les rues de New-York, avec un instrument conçu avec un flic (comme quoi tout a changé…) Vêtu de manière excentrique, en pagne ou en toge, et souvent avec un casque de viking, il s’est fait très vite remarqué par Duke Ellington, Charlie Parker, Marlon Brando ou Leonard Bernstein ! Il se définissait lui-même comme le plus grand artiste depuis Bach. C’est bien : il faut avoir de l’ambition. Sa composition, Elpmas, est un album qui date de la fin de sa vie, qui s’est déroulée en grande partie en Allemagne avec un dernier concert en 1999 à Arles. Moondog a vraiment une écriture particulière, avec un usage rythmique des cellules à 5, 7 ou 9. Il recourt régulièrement aux pulsations amérindiennes. Pour Elpmas, il part des sonorités boisées des marimbas, assez joyeuses, et convoque des voix. De même il utilise la viole de gambe et les fields recordings (« enregistrements de terrain », prises de sons naturels). Il s’agit à travers des compositions très simples, d’écouter le monde, avec une dernière pièce « ambiant », très contemplative, interprétée dans le noir ! Cette œuvre dont le titre est le mot sample inversé est une ode à la nature face au massacre des aborigènes. À travers prise de conscience, voyage et célébration, Moondog est vraiment un artiste des temps présents.