Les artistes et la création en temps de covid

Entretien avec Simon Mauclair, 

metteur en scène de L'Homme qui tombe et L'Ange Esmeralda,
30 novembre 2020.

 

Le Collectif Cornerstone, comme de nombreux artistes, a été durement impacté par la crise sanitaire que nous traversons depuis le mois de mars dernier. Simon Mauclair revient sur ces longs mois de doutes et d'incertitudes, mais aussi sur l'énergie et le soutien rencontrés pour que ces créations puissent voir le jour.

 

Quel impact a eu cette crise sanitaire (depuis mars dernier) sur la création des spectacles L'Ange Esmeralda et L'Homme qui tombe ?

En mars 2020, nous étions sur le point de débuter nos premières répétitions à la Scène nationale du Sud-Aquitain, dont la résidence était prévue en avril, et suivie d’autres au printemps. Ce fut un premier choc avec la disparition de six semaines de répétition (soit 75% de la création), la diminution de 20 % du budget de création suite aux désengagements de coproducteurs, et l’effondrement d’un tiers de la tournée 20/21 (seize dates annulées sur quarante-deux). À cela s’ajoutait la mise à l’arrêt de l'atelier de construction où le décor devait être réalisé. En octobre 2020, nous venions de créer L’Ange Esmeralda à la Scène nationale d’Aubusson, et nous entamions dans la foulée la dernière ligne droite de L’Homme qui tombe, après sept semaines de répétitions, lorsque la seconde crise sanitaire est apparue. Le confinement a été prononcé à quelques jours de la première et nos équipes ont toutes été renvoyées chez elles. La première de L’Homme qui tombe a été annulée à la Scène nationale d’Aubusson et les représentations de novembre de L’Ange Esmeralda ont été annulées. L’impact humain – personnel et collectif – est énorme, et je pense que l'on ne percevra les conséquences réelles de tout cela que dans plusieurs mois, voire des années. Il est difficile de juger ces impacts à l’échelle d’une création.

 

Quelles ont été les solutions et les moyens trouvés pour permettre à ces deux créations de voir le jour ? Et notamment, les soutiens apportés par les structures qui vous accompagnent ?

Nos créations de L’Ange Esmeralda et de L’Homme qui tombe apparaissent peu à peu comme un cas d’école d’une création en ces temps d’état d'urgence sanitaire. Si on veut dire cela un peu moins technocratiquement, on peut aussi s'avouer que l'on a clairement la poisse… Nous essayons néanmoins d’en rire parfois avec les partenaires, pour ne pas sombrer dans un accablement qui pourrait nous retirer toute l’énergie que la sauvegarde d’une telle création demande.

Pourtant, la course de fond commence à être longue et il est parfois difficile de trouver les ressources à long terme pour rassurer les équipes d’artistes, maintenir la faisabilité du projet et trouver les bons angles d’approche de la situation avec les partenaires. Là aussi, leur expertise, leurs missions de service public et l’attention qu’ils décident d’accorder à la création émergente sont décisives. Sans eux, une structure modeste comme celle de Cornerstone ne survivrait clairement pas.

Au printemps 2020, d’une certaine manière, la singularité de la situation me donnait énormément d’énergie pour trouver des solutions et me poussait à chercher un certain sens à ce qui nous arrivait.

La période de déconfinement et de reprise des activités fut de loin la plus complexe, car trouble, incertaine, et de nombreux sujets restaient en suspens nous concernant (pas de décor, ni même d’atelier disponible…).

Il fallut encore trois mois supplémentaires pour en sortir suffisamment et ainsi envisager de pouvoir retrouver le chemin des plateaux à la rentrée de septembre 2020.

Faute d’avoir perçu pleinement le sens de toute cette période, nous avons néanmoins remis le projet en route durant le confinement. Un mouvement solidaire de partenaires proches du projet s’est formé et a décidé conjointement de solidifier la création. Après des mois de tentatives, d’échecs et de questionnements infinis, la majeure partie des obstacles se levait soudainement en trente minutes d’échanges en visioconférence, dans une synergie collective de moyens et de contributions en tout genre (financières, logistiques, d'accueil, …) Ainsi, les résidences du printemps furent quasiment entièrement reportées en septembre à la Scène nationale du Sud-Aquitain, puis au Gallia Théâtre - Scène conventionnée de Saintes, avant de rejoindre le calendrier initial à Aubusson en octobre 2020, nous offrant l’opportunité d’une création sur deux mois consécutifs. J’ai clairement adoré ce format, et j’en ai goûté chaque instant. 

La deuxième vague en est d’autant plus violente. Un soir, nous nous sommes arrêtés de répéter, et nous n’avons jamais repris. L’incertitude qui a suivi, avec une gestion à la petite semaine de notre quotidien, n’a rien arrangé.

Le reconfinement est alors apparu lourd et infini, avec la désagréable sensation d’être revenu au point de départ, après avoir développé tant d’énergie durant des mois pour en sortir. Pour ne pas céder à l'accablement, je me suis de nouveau jeté dans la relance de la création, dans un workaholism plus net encore qu’au printemps… Je voulais garder active cette énergie de création que j’avais dû abandonner depuis l’arrêt des répétitions et la concentrer dans la relance de la création, surtout après avoir trébuché à 10 mètres de la ligne d'arrivée.

En quelques jours, les partenaires se sont eux aussi mobilisés, ont de nouveau activé ce réseau de solidarité, ces mêmes visioconférences avec moi, et ont mis en place un relai de la création de la Scène nationale d’Aubusson vers la Coupe d’Or – Scène Conventionnée de Rochefort, avec de nouveau un soutien conjoint de cette période de la part des mêmes partenaires.

De nouveau, la Scène nationale du Sud-Aquitain nous a soutenus, aux côtés de la Coupe d’Or - Scène Conventionnée de Rochefort, du Gallia Théâtre – Scène Conventionnée de Saintes, de la Scène nationale d’Aubusson, de l’OARA - Office Artistique de la Région Nouvelle-Aquitaine, du Théâtre de Châtillon où nous avons réussi à passer quelques jours pour faire avancer la musique et l’image, en attendant la création.

Nous créons donc L’Homme qui tombe durant les fêtes de fin d’années, seul espace disponible dans les calendriers surchargés et incertains de cette époque, et avec toutes les questions que cela soulève dans le quotidien des artistes, des techniciens, à cette période de l'année. Nous nous battons contre le temps et tentons de garder notre sang froid. Les temps sont durs, au sens premier du terme, et il faut réchauffer cela en tentant de ne pas céder à l’immobilisme.

Est-ce une bonne solution ? Je ne sais pas. Cela en sera clairement une si nous nous retrouvons le 6 Janvier face à face avec un public.

Depuis des mois, nous nous questionnons beaucoup avec les partenaires sur nos pratiques, sur nos usages, sans pour autant céder notre secteur d’activité aux sirènes du streaming et à l’aspect muséal d’une captation théâtrale. Et je dis cela avec toute la dimension cinématographique que comporte L’Homme qui tombe d’ailleurs… Je l'évoque plutôt pour ne pas être tenté par des outils qui pourraient créer notre propre tombe. Lorsque nous créons, j’envisage ce médium artistique comme une augmentation du présent, de la tension de la représentation et en aucun cas comme un substitut. Je les affronte d'ailleurs, et cela aurait difficilement du sens ailleurs que sur un plateau de théâtre.

Cependant, il nous faut parfois inventer (et même concéder) un moyen de donner accès à l’œuvre autrement que selon notre désir, pour un public qui pourrait en être empêché (par un couvre-feu ou par la crainte qui pourrait s’installer…).

L’enjeu de santé mentale est un combat de l’ombre et de longue haleine. Je ne souhaiterais pas passer à côté de cet enjeu de société en individualisant la question de la représentation ou en oubliant le rassemblement formidable que représente le public d'une salle de spectacle. Si vous abandonnez Netflix dans votre canapé pour vous assoir maqués à côté d’inconnu.e.s, c’est qu’il y a bien une raison...

À ce jour, la question n’est pas résolue, j’y réfléchis encore, mais je suis certain que le chemin se trouvera, sera de traverse, enjambant les obstacles, aussi bâtard que l’est notre discipline théâtrale. 

Le cours d’eau parvient toujours à trouver l’océan pour s’y jeter...

Il s’agit peut-être là de la définition-même de l’accessibilité, d'un grand enjeu de service public, comme l’est très certainement le spectacle vivant... n’en déplaise aux "non-essentialistes" ou au Conseil d’État.

Comme le dit Keith dans L’Homme qui tombe : "Quand le deuxième avion approche, nous sommes tous un peu plus vieux, et un peu plus sages."

 

Lire également l'entretien de présentation de L'Homme qui tombe et L'Ange Esmeralda avec Simon Mauclair