Anne Théron

Très jeune, Anne Théron publie plusieurs romans, écrivant parallèlement pour le cinéma et la télévision. Puis elle passe derrière la caméra et réalise trois courts-métrages soutenus par le CNC et Arte, avant un long-métrage, sorti en 2004. Elle avait déjà signé deux créations au théâtre, mais c’est en 2004 qu’elle franchit le pas avec une troisième création, La Religieuse, d’après le texte de Diderot. Elle y trouve son écriture de plateau et ce spectacle rencontre un tel succès que cela conforte son désir de continuer dans cette voie. Depuis, elle a signé plus d’une vingtaine de créations, a été associée à diverses scènes labellisées, dont huit ans au TNS, et invitée à trois reprises par le festival d’Avignon. Le théâtre est devenu sa vie. Elle y crée ce qu’elle appelle des « objets » où se mêlent le texte, le corps (elle s’accompagne souvent d’un chorégraphe), le son (les voix sont au micro HF au centre d’un univers sonore spatialisé dans les salles), et la vidéo qui représente pour elle le “hors-champs”, ce qui appartient à la mémoire, au fantasme ou à la fiction, et dont la projection s’intègre dans la scénographie. Sa pratique de l’écriture littéraire et dramaturgique, ainsi que son passage par la réalisation cinématographique, influencent naturellement son geste artistique. Elle utilise les outils contemporains pour fouiller la psyché des personnages. Avec DELETE, son dernier texte, inspiré très librement de La Jetée, un film de Chris Marker (1962), une nouvelle page se tourne.

Votre théâtre a toujours mêlé texte, image, son et dispositifs visuels. Comment regardez-vous aujourd’hui l’évolution de votre travail ?

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Longtemps, j’ai été fascinée par la forme. Je me suis beaucoup interrogée sur la manière dont une image, une lumière, une matière sonore ou un espace pouvaient raconter autant qu’un personnage ou qu’une intrigue. Mon travail s’est construit dans cette recherche d’hybridation : faire dialoguer plusieurs langages pour créer une expérience théâtrale qui ne passe pas uniquement par le texte. J’ai toujours considéré que la scénographie, le son, la vidéo ou la lumière étaient des éléments dramaturgiques à part entière.

Aujourd’hui, je constate pourtant un déplacement. Je ne l’ai pas décidé, il s’est imposé progressivement. Ce qui m’intéresse davantage désormais, c’est l’émotion. Je continue à travailler la forme avec la même exigence, mais elle n’est plus une fin en soi. Elle devient un moyen d’atteindre quelque chose de plus intime. Mon ambition reste très simple : toucher le spectateur. J’aimerais qu’il sorte du théâtre avec une sensation durable, une trace qui continue à vivre en lui. Ce qui me passionne, c’est ce moment où l’intelligence et la sensation se rejoignent, où l’on comprend une chose tout en la ressentant profondément. C’est sans doute là que se situe aujourd’hui le cœur de ma recherche artistique.

Vous parlez souvent de mémoire. Qu’est-ce que cela signifie dans votre rapport au spectateur ?

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Je ne pense pas la mémoire comme un simple souvenir narratif. Bien sûr, un spectateur peut se rappeler une histoire, une scène ou une réplique. Mais ce qui m’intéresse davantage, c’est une mémoire sensorielle. Je suis toujours frappée par les personnes qui me parlent d’un spectacle plusieurs années après l’avoir vu et qui évoquent d’abord une image, une vibration, une présence ou une sensation physique. J’essaie de travailler à cet endroit-là. Le théâtre permet de rendre perceptible ce qui n’est pas toujours formulé : les zones d’ombre, les fantasmes, les peurs, les désirs, tout ce qui circule autour des personnages sans être nécessairement dit. J’aime mettre en scène le hors-champ du texte. C’est souvent là que se loge l’émotion. Je repense souvent à cette phrase de Roland Barthes : « il faut draguer son lecteur ». J’essaie, au sens noble du terme, de séduire le spectateur, de l’embarquer dans un univers. Plus qu’un récit, je lui propose une traversée. J’aimerais qu’il vive une expérience suffisamment forte pour qu’elle continue à résonner bien après la représentation. La mémoire dont je parle est une mémoire sensible, presque corporelle, qui laisse une empreinte durable.

Comment est né le projet DELETE et qu’est-ce qui vous a attirée vers la question de l’intelligence artificielle ?

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Au départ, je pensais écrire une œuvre de science-fiction car DELETE est inspiré du court-métrage – un chef-d’œuvre de ce genre –, La Jetée de Chris Marker. Je m’intéressais à l’idée d’une femme dont la mémoire aurait été captée par des intelligences artificielles dans le cadre d’un projet de conquête spatiale. Au fil du temps, je me suis aperçue que le réel avançait beaucoup plus vite que prévu ! Ce qui me semblait relever de l’anticipation devenait progressivement notre présent. Le projet s’est alors déplacé. Derrière les questions technologiques, je me suis rendu compte que ce qui m’intéressait vraiment était l’humain. Le spectacle raconte l’histoire d’une femme, Mad, et d’un homme, Davos. Au départ, l’homme n’avait même pas de prénom. Puis j’ai compris qu’il devait exister pleinement, avec son histoire propre. À partir de ce moment-là, le projet a gagné en incarnation.

Comment l’intelligence artificielle intervient-elle concrètement dans la dramaturgie et la scénographie du spectacle ?

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L’intelligence artificielle n’est pas un simple décor conceptuel. Elle agit comme un véritable personnage. La question centrale est la suivante : qu’est-ce qui constitue l’expérience humaine et qu’est-ce qui lui échappe encore ? Dans le spectacle, les intelligences artificielles prennent conscience d’un manque. Elles disposent d’une immense capacité d’analyse, mais elles ne possèdent pas ce que j’appelle une logique émotionnelle. Elles cherchent donc à comprendre ce qui fait de nous des êtres sensibles. Cette réflexion a nourri tout le travail mené avec Antoine Schmitt, artiste-programmeur. Ensemble, nous avons imaginé des dispositifs capables de rendre visible ce qui se passe à l’intérieur des personnages. Les images artificielles, les captations en direct et les transformations visuelles permettent d’exposer un combat intérieur, comme si les pensées, les souvenirs ou les données devenaient perceptibles.

Le spectacle réunit théâtre, musique, chant, vidéo et arts numériques. Cherchez-vous une forme de théâtre total ?

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Depuis longtemps, je travaille dans l’hybridation. J’aime inviter autour d’un projet des artistes venus d’horizons très différents et leur laisser un véritable espace de création. Dans DELETE, cette dimension est particulièrement forte. Aux côtés des comédiens, une percussionniste et chanteuse lyrique est présente sur scène. Les images dialoguent avec le jeu, la musique accompagne le récit, la scénographie devient un territoire dramatique à part entière. Pour autant, je ne cherche pas à accumuler les disciplines. Ce qui m’intéresse, c’est leur mise en relation. J’orchestre, en quelque sorte. Chaque artiste possède sa voix propre, mais l’ensemble doit produire une respiration commune. Le spectacle se construit alors comme une partition où chaque élément trouve sa place. Le travail au plateau a d’ailleurs profondément transformé le projet initial. J’accorde beaucoup d’importance à ce que le plateau révèle. J’essaie les propositions, j’observe, je filme, je prends des notes. Souvent, des intuitions nouvelles apparaissent au cours des répétitions. Cette confiance accordée au processus collectif est devenue essentielle dans ma manière de travailler. Le spectacle final est toujours plus riche que ce que j’avais imaginé au départ.

DELETE n’est-il pas avant tout une histoire d’amour ?

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L’intelligence artificielle n’est qu’un prisme qui permet d’interroger ce qui nous constitue profondément. Peut-on coder l’amour ? Peut-on transformer une émotion en donnée ? Peut-on reproduire ce qui relie deux êtres ? Les intelligences artificielles du spectacle observent les humains, analysent leurs comportements et accumulent des informations. Mais comprendre une émotion est-il la même chose que la vivre ? C’est là que se situe toute l’interrogation. Le spectacle explore cette frontière entre connaissance et expérience. On retrouve ainsi des thèmes qui traversent nombre de mes créations : la mémoire, l’amour, la disparition et la mort. Dans DELETE, la perte de l’être aimé devient une question existentielle. 

Propos recueillis par Marc Blanchet (juin 2026)