Maëlle Poésy
Maëlle Poésy est nommée directrice du Théâtre Dijon Bourgogne – CDN en 2021. Après s’être formée à l’École du Théâtre national de Strasbourg, elle joue au théâtre et au cinéma en France comme à l’étranger. Comédienne, autrice et metteuse en scène, Maëlle Poésy explore au fil des créations un « théâtre de la confrontation » qui questionne la société et ses composants individuels.
En choisissant onze femmes qui doivent prendre une décision avec des conséquences immédiates sur le travail et la vie de deux cents autres, Stefano Massini écrit une partition chorale qui vient révéler les mécanismes de fonctionnement du groupe, le cheminement de chacune vers une pensée commune. Il ouvre, sans jugement, une réflexion sur la difficulté de faire collectif sur ce que représente le fait de choisir, de se mettre d’accord, de se convaincre, de croire en la parole d’une autre...
Ce que j’aime chez ces femmes c’est qu’elles soient d’âges et de parcours différents. Dans leur diversité, elles sont représentatives de leur entreprise, ce qui vient renforcer le caractère unique et complexe de leur appréhension de la situation. C’est une pièce sur les limites, sur nos marges de renoncement quand, sommé(e)s de faire un choix, le bien-être collectif devient ou pas plus important que le bien-être individuel. La pièce de Massini propose un théâtre politique, pas un théâtre militant, qui donne à entendre celles que l’on n’entend jamais, à voir ce que l’on ne voit jamais et ce grâce à un plateau qui mêle différentes générations de femmes. En tant que miroir de la société, le théâtre nous interroge sur notre environnement direct et on peut trouver des échos dans les luttes sociales actuelles. Cependant, l’enjeu central n’est pas ici la lutte elle-même, mais le trajet pour aller ou non vers elle.
Le dispositif (la décision doit être prise dans le temps réel de la représentation avec le public) ainsi que le thème principal de la pièce (perdre ou non sept minutes de pause) cristallisent un rapport plus global au temps en nous conduisant à considérer ce qui est ou non essentiel : est-ce la productivité ? Une respiration garante de liberté individuelle ? Un repos gage de performance ? Est-ce le rêve et l’imaginaire ? Ici, ce « pas grand-chose » touche à la marchandisation du travail, à ce que cela charrie comme vision de la société et éthique de vie.
L’une des raisons pour lesquelles 7 minutes m’a particulièrement touchée est la place centrale qu’elle accorde aux femmes, ces invisibles de l’histoire sociale, souvent absentes des grands récits collectifs. C’est là tout l’enjeu de cette pièce : réhabiliter les luttes ouvrières féminines. Évoquer Lejaby est une façon de personnifier ces nombreuses luttes invisibilisées qui ont existé, dont ont dernièrement fait partie lesdites Samsonite. J’y vois une forme de réhabilitation de ces grandes oubliées de l’Histoire. Comme l’évoque la politologue Françoise Vergès, leur invisibilité tient à ce que leurs luttes ne sont pas placées sous la figure d’un leader : éminemment collectives, elles n’offrent pas de noms ou de visages permettant de les personnifier, apanage fréquent des luttes masculines.
En rencontrant des ouvrières, notamment dans des usines textiles, j’ai pu entendre des témoignages qui résonnent profondément avec les enjeux de la pièce. Ces femmes sont partagées entre une solidarité forte et une pression constante à la compétitivité, imposée par la logique du rendement. Les contraintes économiques rendent les relations complexes : la solidarité se heurte à la division. C’est cette contradiction que je souhaite mettre en lumière, en montrant que l’unité, dans un cadre social aussi extrême, n’est jamais évidente, mais qu’elle émerge néanmoins, souvent de manière fragile et imparfaite.
Dans 7 minutes, les femmes ne sont pas rompues à l’art de la rhétorique ou aux discours publics. Elles ne font pas partie d’un syndicat structuré et leurs paroles naissent d’une nécessité immédiate. J’ai un grand plaisir à travailler avec les actrices sur cette parole de l’instant, qui est réfléchie tout en étant viscérale. La partition s’apparente à un long plan-séquence où il n’y a, hormis l’arrivée de Blanche, aucune entrée ou sortie de scène : elles sont en permanence au plateau et certaines ne parlent pas pendant longtemps. Le théâtre devient ici un espace d’introspection collective où chaque personnage avance dans un cheminement intime, dans un mouvement de pensée qui prend forme en temps réel, sous le regard du spectateur. Le jeu des actrices, dans sa précision physique et son ressenti, dessine ce cheminement souterrain, ces tensions entre l’individuel et le collectif, entre la parole et le silence. C’est une forme passionnante à prendre en charge pour les comédiennes, dans ses détails, dans ses façons de rompre le silence ou d’interrompre l’autre afin de dessiner ce mouvement qui s’agence. Ce groupe au plateau est l’image d’un vol d’oiseaux migrateurs qui se suivent, s’arrêtent, se répondent.
Maëlle Poésy