Pascale Daniel-Lacombe

Après un parcours universitaire en langues étrangères et en théorie de la danse à la Sorbonne, Pascale Daniel-Lacombe poursuit une formation de danseuse à Londres et à New York. Toutefois, c’est vers le théâtre qu’elle ouvre son champ de compétences via différentes écoles et stages de formation à Paris et ailleurs. Elle engage un premier parcours d’interprète pendant quelques années avec diverses compagnies. Peu à peu, elle se consacre entièrement à la mise en scène et crée le Théâtre du Rivage avec Antonin Vulin au début des années 2000 à Saint-Jean-de-Luz. Dans son travail, Pascale aime travailler en relation avec des autrices et auteurs à qui elle ouvre plusieurs parcours. Ensemble, ils explorent différentes thématiques et différentes écritures mises en résonnances, mêlant parfois les disciplines et les langues, créant parfois des passerelles avec des œuvres du répertoire. Elle est nommée en janvier 2021 à la direction du CDN la Comédie Poitou-Charentes, renommé sous sa direction le Méta, CDN de Poitiers Nouvelle-Aquitaine.

Comment avez-vous découvert Et au-delà rien n’est sûr, la pièce de la Norvégienne Monica Isakstuen et qu’est-ce qui vous a donné envie de la mettre en scène ?

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J’ai découvert le texte grâce à sa traductrice, Marianne Ségol, avec qui j’échange régulièrement autour des dramaturgies scandinaves. Dès la première lecture, j’ai été immédiatement saisie par son intelligence dramaturgique et par sa capacité à dépasser largement son point de départ. Monica Isakstuen s’appuie sur un élément extrêmement connu en Scandinavie :
l’absence de la mère dans les albums Alfons Åberg de Gunilla Bergström, figure majeure de la littérature jeunesse nordique. Pendant plus de vingt-cinq ans, des générations d’enfants ont suivi les aventures de ce petit garçon vivant avec son père. On y croise les grands-parents, les voisins, les camarades de classe, mais jamais la mère. Plus encore, on n’en parle pas. Avec le temps, cette absence a fini par susciter des interrogations. Monica Isakstuen s’empare de cette situation pour ouvrir une réflexion beaucoup plus vaste sur la maternité, sur les représentations qui lui sont attachées et sur les attentes que la société continue de projeter sur les femmes. Ce qui m’a passionnée, c’est précisément ce déplacement. La pièce ne s’intéresse pas seulement à une mère absente ; elle interroge la manière dont nous regardons cette absence et ce qu’elle révèle de nos imaginaires collectifs. C’est une œuvre profondément politique, mais qui ne l’est jamais de manière démonstrative. Elle ouvre des questions plutôt qu’elle n’assène des réponses.

La pièce ne cherche pas à expliquer où est la mère. En quoi ce choix vous paraît-il essentiel ?

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Nous sommes habitués à des récits qui cherchent à résoudre les énigmes. Ici, Monica Isakstuen prend exactement le chemin inverse. Très vite, on comprend que la question n’est pas : « où est la mère ? » mais plutôt : « que faisons-nous de son absence ? » La pièce repose sur une impossibilité fondamentale : nous ne saurons jamais pourquoi cette femme n’est pas là. Cette vérité demeure inaccessible. À partir de ce vide, différentes hypothèses émergent. Elles se contredisent parfois, se complètent parfois aussi. Mais aucune n’est présentée comme la bonne réponse. L’enjeu n’est pas d’établir un diagnostic ou de désigner une coupable. Ce qui devient passionnant, c’est que chaque hypothèse révèle davantage celui ou celle qui la formule que la mère elle-même. Peu à peu, cette femme absente devient une surface de projection. Chacun vient y déposer ses peurs, ses convictions, ses préjugés ou ses attentes. La pièce met ainsi au jour la manière dont une société construit ses récits face à ce qu’elle ne comprend pas. Nous avons souvent besoin de combler les vides. Face à une absence, nous cherchons immédiatement une explication. Nous interprétons, nous jugeons, nous fabriquons des récits. Monica Isakstuen observe ce mécanisme avec une grande finesse. Elle nous oblige à habiter une zone d’incertitude et à accepter qu’une part de la réalité nous échappe.

Comment représenter cette mère absente sur scène ?

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Lors de ma première lecture, j’avais envisagé qu’une même comédienne puisse traverser plusieurs hypothèses. Mais cette solution refermait immédiatement le personnage. Elle le réduisait à une performance d’actrice ou à une construction psychologique identifiable. Nous avons finalement choisi cinq comédiennes. Elles sont d’âges, de parcours et de présences très différents. Aucune n’est véritablement la mère. Chacune vient occuper successivement l’espace laissé vacant par cette absence. Cette multiplicité permet d’ouvrir le champ des possibles. La mère devient un personnage éclaté, mouvant, impossible à résumer. Elle apparaît tantôt vulnérable, tantôt déterminée, tantôt révoltée ou fragile. Aucune de ces figures ne suffit à l’épuiser. Face à elles demeure le père, personnage directement hérité de l’univers des albums. Lui ne détient aucune réponse. Il est confronté à cette succession de présences qui viennent bousculer ses certitudes, remettre en question son récit et révéler les limites de ce qu’il croit savoir. 

Propos recueillis par Marc Blanchet (juin 2026)