Hervé Estebeteguy

Créée en 2005 par un collectif franco-chilien, la Compagnie Hecho en Casa est implantée à Anglet. Elle développe un théâtre poétique et décalé qui interroge le monde en mouvement. Ses créations mêlent les disciplines – théâtre, vidéo, musique, arts plastiques, danse, arts de rue – et se déclinent en plusieurs langues : français, espagnol, basque et gascon-occitan.
La compagnie « Hecho en casa » est basée à Anglet. Elle a la spécificité d’être franco-chilienne et de créer en Pays basque au carrefour de plusieurs cultures et de plusieurs langues. Pouvez-vous nous la présenter ?
Viviana Souza, artiste chilienne, et moi-même avons en effet créé cette compagnie au Pays basque. J’avais auparavant effectué un voyage au Chili, éprouvant un lien puissant avec l’Amérique latine. Notre nouvelle création Nom de code : Marichiweu en témoigne à nouveau. Le Chili, c’est une histoire, une relation géographique et historique doublée d’un lien à la langue espagnole. L’Espagne est toute proche d’Anglet, mais nous sommes aussi ici à la croisée des langues et cultures basques, gasconnes et françaises. Nos propositions scéniques ont incorporé depuis le début la question des langues. Nous avons par ailleurs un projet lié à la langue créole avec le Centre dramatique national de l’Océan indien, suite à plusieurs ateliers à l’île de la Réunion. Il faut parler à notre sujet d’un rapport à des langues minoritaires, n’étaient le français et l’espagnol. De fait, nos spectacles sont parfois en bilingue avec des surtitrages, parfois uniquement en français. Quoiqu’il en soit, par la mise en avant de ces cultures, nous travaillons beaucoup sur cette pression des langues.
Nous connaissons peu ou mal le Chili. Nous en avons une conscience politique, suite au régime de Pinochet, même si parfois, évidemment, la culture propre à ce pays prédomine dans notre connaissance. Qu’essayez-vous de partager de ce pays d’Amérique latine ? Comment les choses se sont mises à exister dans le temps pour créer des œuvres dramatiques dans un perspective franco-chilienne ?
Notre démarche est de voir comment ce pays fait écho ici. Il s’agit parfois de parler d’une situation politique « d’il y a longtemps », comme dit l’expression, mais si ladite situation n’est pas si ancienne que ça… Au-delà de la présence de l’artiste chilienne Viviana Souza, qui codirige la compagnie avec moi, une situation récente est à l’origine de Nom de code : Marichiweu. Une invitation nous avait été faite de venir au Chili, à Santiago A Mil, le plus grand festival international des arts scéniques de ce pays, qui se déroule au mois de janvier. Quand nous y sommes allés en 2020, nous nous sommes retrouvés en plein mouvement social. Il y avait alors au Chili un mouvement semblable aux gilets jaunes. C’était le chaos, avec couvre-feu le soir… Si le festival s’est maintenu, nous en sommes revenus plutôt bouleversés. Pendant notre séjour, nous avons aussi assisté au « contrat » très fort entre ce qui se passait dans la rue et la programmation du festival, modifiée pour coller à de nombreux questionnements politiques. Une manifestation m’a procuré une très forte émotion et donné l’envie de pouvoir partager l’histoire du Chili. Ce couvre-feu rappelle que le Chili est toujours sous le régime de la constitution de la dictature de Pinochet. Rien n’a bougé et nous l’avons constaté avec les violences policières auxquelles nous avons assisté. Nous étions alors sous la présidence de Sebastián Piñera Echenique, politicien d’extrême-droite.
En ce sens, Nom de code : Marichiweu relève d’un théâtre politique en jouant sur l’axe franco-chilien à travers l’histoire de deux enfants. Comment êtes-vous passé d’une situation politique vécue à un projet scénique ?
Nous avons mis six ans pour que ce projet gagne en maturation, en passant notamment par des commandes d’écriture à deux auteurs : le Chilien Luis Barrales, et le Français Sylvain Levey, bien connu pour de nombreuses pièces jeune public. La question que nous souhaitions poser au cœur de cette double écriture était : en temps de dictature, si le choix nous est donné, doit-on rester ou partir ? Et par là-même : comment résister, quoi qu’il en soit ? Ce qui donne hélas la perspective de se poser la même question au Chili comme en France dans les années à venir… Jusqu’à quel moment nous, artistes, pouvons servir un gouvernement qui n’a pas les mêmes valeurs que nous ? Ce spectacle interroge la liberté d’expression. L’autocensure existe de plus en plus. Parler de la dictature au Chili, d’hier à aujourd’hui, c’est nous porter à la rencontre de leurs échos ici en France. « Marichiweu » veut dire « dix et mille fois, nous nous relèverons. » Ce terme vient de la langue Mapuche des Indiens du sud du Chili. Nous entendons une femme le dire dans un documentaire de Patricio Guzmán, Mon pays imaginaire, qui porte sur ce mouvement social de 2020 et la tentative de réécrire la constitution sous un gouvernement de gauche, passé au pouvoir depuis.
Nom de code : Marichiweu est un dyptique, avec, disons-le ainsi, une pièce chilienne et une pièce française, deux histoires dans le temps et l’espace reliées par un lien familial. Elle est également tissée à un projet participatif…
Cette création s’est faite dans le temps avec un auteur chilien et un auteur français. Son processus de création participatif passe par la création d’un groupe d’une quinzaine de spectateurs sur plusieurs saisons afin de rendre le spectacle plus mature. Lors de nos résidences, ils ont une sorte de pass pour venir à n’importe quel moment de la journée suivre nos répétitions. De même, ils suivent les représentations. Ils partagent nos phases de recherche et de réflexion, et participent à des ateliers. Le projet appartient autant à eux qu’à nous. Il s’agit d’être dans la transmission d’une création, sa fabrique au fil du temps. D’un côté, nous avons l’histoire chilienne où comment des militaires entrent dans des classes pour voir si les enfants peuvent dénoncer leurs parents sans le vouloir, au travers d’une rédaction et d’un prix qu’ils pourraient promettre. De l’autre, nous avons une histoire française avec des exilés politiques chiliens, arrivés en France dans les années 80. Regarder le monde avec la tête plantée sur ses épaules du Chilien Luis Barrales relève d’une écriture politique engagée. Avec le vent dans le dos, il te poussera des ailes de Sylvain Levey est d’ordre plus poétique. Ce sont deux écritures distinctes, deux mondes différents, jouées dans un décor de cinéma abandonné – un esprit dystopique caractéristique de cette création. Ce cadre induit la représentation clandestine d’œuvres dans un contexte d’interdiction, qui peut résonner avec l’oppression d’un régime hier, aujourd’hui ou demain… Dans ce contexte, les lieux culturels ont fermé, les médiathèques, les musées comme les studios de cinéma. Il existe des résistants, des citoyens qui ont justement investi un studio de cinéma abandonné, l’occupent et l’ouvrent clandestinement avec les moyens du bord, utilisant des décors anciens, vestiges des tournages précédents. Nous racontons cette double histoire via le théâtre.
Nom de code : Marichiweu suit par ces deux textes, et ce seul espace, deux enfants, l’un côté Chili, l’autre côté France. Comme si vous placiez le curseur de votre projet sur un avenir possible, incarné par celles et ceux qui en sont les détenteurs comme les acteurs fragiles : les enfants…
Pedro a huit ans ; Alice est en train de devenir adolescente. Il est aberrant de voir des enfants plongés dans des pays en guerre. C’est une manière aussi de nous adresser aux enfants, les jeunes spectateurs et spectatrices. Ce spectacle tout public avec une grande scénographie et huit comédiens est un acte de résistance dans la situation actuelle. Il y a indéniablement une dimension brechtienne dans ce projet, comme dans notre travail en général, qui peut faire penser à Grandeur et misère du IIIe Reich de l’auteur allemand. « À qui appartient la terre », est une question en sous-texte de ce spectacle, que chacun de ces deux auteurs interroge à sa manière dans sa pièce, et que notre création réunit. Avec une pièce traduite de l’espagnol, écrite par un auteur chilien, et une pièce française déjà existante, en partie réécrite, nous créons un lien essentiel entre deux histoires grâce à une filiation.
