Martin Palisse, David Gauchard & Stefan Kinsman

Artiste suisse-costaricain formé au Centre National des Arts du Cirque, Stefan Kinsman développe un travail mêlant cirque et théâtre, notamment avec la roue Cyr. Fondateur de la compagnie La Frontera, il est installé en Nouvelle-Aquitaine. Jongleur, Martin Palisse développe depuis 2002 une œuvre singulière croisant musique live et poésie du geste. Directeur du Sirque – Pôle national des arts du cirque de Nexon, il a créé des pièces marquantes dont Time to Tell (2021). Metteur en scène et fondateur de L’unijambiste, David Gauchard crée des formes engagées mêlant théâtre, musique et arts visuels. Il travaille en France et à l’international depuis 1999.

Commencer à Exister réunit trois artistes : Martin Palisse, jongleur et directeur du Sirque, Pôle international du cirque à Nexon, David Gauchard, metteur en scène et dramaturge, qui a cosigné avec Martin Time to Tell dans lequel il raconte son parcours de circassien et d’individu atteint de la mucoviscidose, et Stefan Kinsman, circassien, dont  l’agrès est la roue Cyr. Pouvez-vous nous parler de votre création commune ?

Martin Palisse. Commencer à exister unit théâtre et cirque dans une forme où nous auscultons ce qui nous compose en tant qu’êtres humains et constitue nos héritages. Le spectacle Time to Tell interrogeait un « héritage génétique ». Dans ce nouveau spectacle (qui n’est pas une suite), je souhaitais interroger le rapport à l’héritage familial, plus précisément celui de l’éducation paternelle. Stefan et moi avons un héritage paternel très différent l’un de l’autre, lui dans une famille toujours unie et moi dans une famille disloquée. Au-delà de cette différence, nous approchons avec David un héritage qui se transmet d'homme à homme, de père en f ils, au sein d’une cellule familiale. Par ailleurs, ces formes scéniques sont autant de « frictions », un théâtre qui ausculte le passé en « négatif » d’un acte acrobatique, physique, inscrit au présent. Je parle d’un « au présent » car, si le cirque nécessite beaucoup d’entraînement, tout est remis en jeu au moment de la représentation.

Après le seul en scène Time to Tell, il s’agissait pour vous Martin d’ouvrir cette forme de portrait à un autre artiste, en l’occurrence Stefan Kinsman…

Martin Palisse. Je ne comptais pas travailler avec un jongleur ou une jongleuse, je voulais vraiment un acrobate. Stefan, je le connais depuis de nombreuses années et j’ai rencontré sa famille. J’ai vécu quelque temps chez lui ; il m’a semblé que ce que j’avais pu contempler, observer, était assez éloigné de ce que j’ai vécu ! J’ai souhaité que ce parcours riche révèle un autre récit que le mien et faire par ce spectacle le récit de deux récits dissemblables en bien des points. Est alors intervenu David qui, avec son savoir-faire, vient « écrire le théâtre » en nous écoutant.

David Gauchard, vous avez pratiqué le théâtre sous toutes ses formes, la mise en scène de textes comme l’écriture de plateau. Vous avez travaillé avec des comédiens de tous les âges, de toutes les origines. En quoi votre travail sur ce spectacle est-il spécifique ?

David Gauchard. Définir, à partir de mon parcours ou pas, le mot théâtre est difficile. Et celui de cirque encore plus. Ce que je pratique, c’est un art de la rencontre, qu’importe les disciplines. Le mot « pluridisciplinaire » ne me parle pas… mais s’il ne raconte rien, il dit tout ! Je peux monter du décasyllabe shakespearien comme passer à un théâtre intime, être dans une écriture de plateau comme mettre en scène un opéra ou un groupe de rock. J’ai une formation de chimiste à la base, au cours de laquelle on nous enseigne que l’eau et l’huile ne se mélangent pas. C’est faux ! Il y a un point de « miscibilité ». M’intéresse alors la possibilité d’aller chercher ces endroits-là. Avec Martin, j’utilise ma boîte à outils, en privilégiant l’écoute. J’écoute, j’enregistre, je suis attentif. J’attends. J’attends que quelque chose arrive, pour qu’après nous en discutions et l’explorions de manière dramaturgique. Je ne viens pas provoquer. Travailler l’intime est délicat, fragile, voire dangereux. Ça peut chatouiller des coins de nous-mêmes, au-delà de l’ego, raviver des choses vraiment sensibles.

Avec Commencer à Exister, vous déplacez quelque chose du théâtre. Martin et Stefan, la puissance de vos pratiques de jongleur et d’acrobate, sans l’obsession de la virtuosité, s’allie à la parole… S’agit-il d’inventer une nouvelle forme circassienne ?

Martin Palisse. David et moi veillons, comme un homme de théâtre et un homme de cirque, à créer une forme qui nous dépasse l’un et l’autre. Ce fut le cas pour Time to Tell, ça l’est à nouveau avec cette création. Nous nous sommes laissés tous les trois une grande liberté dans le geste créatif, avec beaucoup de respect. Il n’y a pas entre nous trois de pouvoir de l’un sur l’autre dans la question de l’écriture, qui est très importante, parce que c’est ça qui donne une forme au spectacle justement.

Stefan, vous avez rejoint deux artistes qui venaient de collaborer. Vous sortiez d’un solo, Searching for John, où la parole est moins conviée que des exclamations et du chantonnement ! Comment "exister" pour vous dans ce spectacle ?

Stefan Kinsman. Il existe de nombreux points de rassemblements, ou de rencontres, c’est-à-dire de nombreuses résonances entre le travail que je mène et cette création. Mon solo Searching for John est en grande partie un spectacle basé sur mon histoire personnelle, mon expérience et mon héritage, avec un traitement très différent. Toute notre histoire personnelle, culture, famille, éducation, société, est « engrainée » dans notre corps. Dans le cirque, notre pratique et nos histoires, aussi variées soient-elles, se croisent. À partir de cet héritage, il s’est agi pour nous trois de parler la même langue. Elle n’est pas de l’ordre du cirque, ou de l’ordre du théâtre. Nous avons trouvé cette langue en la cherchant avec le texte, avec le corps, avec le jonglage, avec la roue, avec toutes ces « matières » qui sont très concrètes. Nous sommes parvenus à raconter notre expérience, notre traversée du monde et, plus précisément, l’héritage reçu de nos pères.

David Gauchard. Hasard ou pas, Martin et Stefan ont choisi le cirque et se sont rencontrés. Ce spectacle à travers la figure de l’héritage paternel raconte sans le dire vraiment une amitié, qui est une autre forme de famille.

Commencer à Exister est de fait un titre à la fois signifiant et très ouvert. Il parle d’origine, d’héritage, comme du désir de se découvrir, à travers sa propre vie, doublée ici d’une discipline de jeu circassienne très exigeante…

Martin Palisse. L’étymologie du verbe exister est « se montrer, apparaître ». Ce mot nourrit le spectacle. Une de mes quêtes, presque existentielle en tant qu'artiste, c’est toujours de faire « apparaître le jonglage ». Le jonglage est une discipline. Nous pouvons jongler pendant trois heures et que rien n’apparaisse. Ce qui est magique, et terrible aussi. Voire contradictoire. Dans le cirque, notre labeur est de faire apparaître quelque chose. Et notre capacité à faire apparaître le cirque, comme le dit Stefan, vient en grande partie de la mémoire de notre corps. Cette mémoire est multiple : c’est la mémoire des souvenirs, des événements, des relations. Nous sommes chacun une entièreté cellulaire. De fait, il faut abandonner la question de la technique mise en valeur. Aller chercher plus profondément. Nous sommes avant tout des artistes du corps qui dans ce spectacle, en interrogeant nos héritages paternels, ont découvert combien, à travers tout ce bordel, nous étions composés d’éléments contraires qu’il nous fallait accepter, puisqu’ils nous constituent…

David Gauchard. Pour créer un tel spectacle, où deux circassiens se racontent tout en déployant leur discipline, il faut un long processus, une grande part de moments d’improvisation pour écarter le côté « raisonnement cartésien » et faire émerger, « apparaître », sans diviser en temps de parole et temps de cirque. Le spectateur doit ressortir en ayant ressenti, reconnu, des histoires familiales qui lui parlent, des histoires inscrites dans une exigence physique, un rapport au corps, à la précision, à l’art de ces deux artistes, et une mise en scène épurée dans une ambiance « skatepark » propre à leur adolescence au service de ce projet… Sans oublier un chien sur le plateau !