Cécile Léna

Depuis 2008, Cécile Léna crée des scénographies immersives miniatures, mêlant sons, lumières et voix. Formée aux Arts Décoratifs de Strasbourg puis en scénographie au Théâtre National de Strasbourg, elle conçoit des espaces poétiques où mémoire et imaginaire se rencontrent. Son travail à échelle humaine interroge la mémoire dans des dispositifs intimes et sensibles.
Propos recueillis par Marc Blanchet (juin 2025)
Le public de la Scène nationale du Sud-Aquitain a découvert votre travail lors d’une rétrospective voici deux ans. Vous proposez dans des sortes d’isoloirs à un unique spectateur ou spectatrice, de suivre en quelques minutes une histoire racontée en voix off tandis qu’une petite scène, semblable à une maquette, s’anime en sons, lumières et petits mouvements parfois… d’horlogère. Ce petit monde scénique, vous avez choisi de l’emmener dans une nouvelle thématique : l’aéropostale, ou comment le courrier fut longtemps distribué dans certaines parties du monde par avion, et ce grâce à d’authentiques aventuriers. Quelle fut la genèse de Poste restante ?
Initialement, j’avais imaginé faire un parcours à travers des chambres d’hôtels dans le monde entier. Je réfléchissais à toutes sortes de petites piaules, à des motels, et je suis allée feuilleter les livres que j’avais sur l’aviation. Je me suis rendu compte que j’avais un mètre linéaire de livres sur la question ! Je me suis concentrée sur les livres propres à l’aéropostale. J’étais fascinée par l’iconographie de cette période. Non seulement j’avais des pilotes dans des chambres d’hôtel, mais de plus j’avais une géographie qui se dessinait, une ligne qui allait de Toulouse à Santiago du Chili. Un parfait terrain de jeu pour travailler en termes de scénographie !
Quelle matière historique aviez-vous ?
Ce qui est incroyable avec ce sujet, et assez rare, c’est le nombre « d’entrées » possibles. Il y a la géographie, au sens propre du terme, avec toutes ces escales, également l’histoire de l’aviation et le plaisir de se retrouver avec des êtres d’exception comme Jean Mermoz, Henri Guillaumet ou Antoine de Saint-Exupéry, des personnages désormais inscrits dans la grande Histoire. Sans oublier la littérature, la poésie, grâce, entre autres, à Saint-Exupéry, qui est un énorme morceau ! Dès lors, je me suis demandée comment j’allais réussir à tricoter tout ça avec une durée de spectacle d’à peu près 7 fois 4 minutes ! Je crois que j’ai réussi à mettre plus ou moins tous les ingrédients dans ces installations…
En menant pareille investigation, en quoi l’histoire de l’aéropostale en Amérique du Sud dans l’après Première Guerre Mondiale vous a-t-elle fascinée ?
L’audace. J’ai été frappée par l’audace de ces pilotes et leur sens du devoir. Aujourd’hui, pareille aventure est impensable. Impensable d’imaginer ces pilotes partir sur des kilomètres et des kilomètres de navigation par temps d’orage, sachant qu’ils avaient une chance sur cent de revenir ou d’arriver à l’escale suivante pour un sac de courrier, des lettres, d’administration, d’amour ou des cartes postales. On sort de la guerre de 14-18, avec ces hommes dans une sorte d’euphorie. Ils veulent à la fois voler et être utiles. Ils vont obéir à un personnage très haut en couleur, Didier Daurat, que l’on retrouve sous les traits de Rivière dans le récit Vol de nuit d’Antoine de Saint-Exupéry.
Comment avez-vous procédé pour créer cette série d’installations ?
La première chose que j’ai faite, c’est d’aller voler ! J’ai demandé à des pilotes de m’emmener faire des vols pour comprendre physiquement ce que c’était que d’être dans un « petit coucou », pour ressentir cette chose-là. Après, j’ai « navigué » à travers toutes les escales, « écouté » plus exactement toutes ces histoires, sans oublier bien sûr l’étude de la géographie. À partir de cette recherche, j’ai fait émerger des lieux. Un des défis était de « faire voler » un avion dans une boîte… parce que je ne pouvais pas ne pas avoir de ciel. Il y a eu cette expérience immersive d’amener les spectateurs dans un avion, de leur donner la sensation qu’ils vont décoller et partir dans le ciel. Le parcours se termine d’ailleurs dans un cockpit, pour quatre personnes !
Le spectateur entre donc dans cette sorte d’isoloir, d’installation en tout cas et, muni d’un casque, il lance le spectacle. C’est une expérience visuelle, sonore, sensorielle plutôt rare dans les lieux de théâtre, où vous « jouez » la plupart du temps. Pour atteindre pleinement sa singularité, son originalité, vous devez en plus d’être scénographe faire preuve d’un sens aigu de la dramaturgie, pour cette suite de mini-histoires…
Poste restante est la création où je suis allée le plus loin dans la question de la dramaturgie. Ce sont toujours les lieux qui me permettent d’écrire. À partir d’eux, je conçois les histoires qui se passent dedans. Ce qui s’est avéré intéressant dans cette dramaturgie, c’est de réunir, d’unir, à la fois l'histoire concrète des pilotes et des mécaniciens, et leurs chambres d’hôtel, cette « nuit au sol » entre deux escales. J’ai choisi ce parti-pris dramatique avec, dans le « texte », la poésie de Saint-Exupéry. Ce fut une double écriture : faire rentrer dans mes histoires les textes de Saint-Exupéry… un auteur qui donne dans son écriture poétique une dimension incroyable au concret – j’entends par là, la vie des pilotes.
Pouvez-vous nous parler de l’une de ces « installations », de ces escales…
La première, tout simplement. Elle se déroule à Toulouse. Nous sommes sur la Place du Capitole, au pied du Grand Balcon, qui était la pension où les pilotes de l’aéropostale commençaient leur séjour avant de partir. À ses pieds, il y a un manège, et les objets de ce manège sont des petits biplans. Nous sommes entre chien et loup. La nuit tombe, la neige également ; le manège tourne, on entend un forain interpeller les passants, en l’occurence les pilotes en chemin vers cette pension. Il les nomme et leur souhaite bon vol. Et sollicite même un des mécaniciens pour réparer un des avions de son manège. C’est une mise en scène qui n’est issue d’aucune scène réelle. Je n’ai rien lu de tel mais elle me permettait, d’entrée de jeu, de nommer les pilotes, de les faire exister, de montrer leur vie dans une ville. Puis le manège démarre ; une petite fille fait des tours et demande à sa mère de tourner encore, qui le lui refuse. Il est trop tard. Pas de vol de nuit. Le manège va s’arrêter. Au milieu de ce bref récit, nous entendons un magnifique extrait d’un texte de Saint-Exupéry où il parle de l’enfance, de la mélancolie de l’enfance. L’idée de cette boîte, c’est de montrer les racines de la passion, dans la vraie vie des pilotes de l'époque…
Dans le monde de l’Aéropostale, vous avez découvert également l’importance des pilotes féminines. Comment voyez-vous ce monde d’hommes et de femmes ?
Oh, ça, c’est un grand sujet dans l’histoire de l’aéropostale ! Pas de femmes a priori, jusqu’à que je découvre une femme, Adrienne Bolland, active avant la plupart des hommes pilotes. Elle fut la première à traverser la Cordillère des Andes à l’âge de 23 ans. Elle fut une héroïne en Amérique du Sud, et totalement ignorée en France. Quand Guillaumet fera la même chose dix ans plus tard, il dira être un pionnier. Je raconte son histoire dans l’escale « Mendoza ». C’est la seule archive utilisée puisqu’on y entend sa voix. Il y a eu d’autres aviatrices, comme Hélène Boucher ou Maryse Bastié.
Depuis le début de votre travail, le comédien Thibault de Montalembert est la voix de vos créations. Si la bande-son est essentielle dans votre travail, l’immersion repose aussi sur un plaisir d’enfant : voir surgir çà et là des lumières, au service du récit. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit à chaque fois d’un spectacle pour une personne…
Souvent, le spectateur qui sort de l’installation me remercie d’avoir eu ce moment privilégié ! Signe qu’il se passe quelque chose. S’il y a parfois un peu de protestation à devoir attendre son tour, un tel compliment est toujours très agréable à recevoir ! J’ai déjà entendu des « suggestions » pour mettre plus d’une personne, ne serait-ce que deux, dans ces boîtes ! Mais je résiste. L’émotion qui se dégage de cette expérience, est beaucoup liée au fait d'être seul. Seule la dernière boîte dans Poste restante est un cockpit pour quatre spectateurs. Je suis passée de l’échelle 1 à l’échelle 4 ! Comme quoi…
