Jean Bellorini

Depuis 2001, Jean Bellorini multiplie les formes théâtrales pour inviter le spectateur à entendre de grands textes littéraires, d’hier et d’aujourd’hui, d’Hugo, Pouchkine ou Rabelais à des contemporains comme Pauline Sales ou Valère Novarina. Accueilli à Bayonne l’an dernier pour sa mise en scène de Proust (Un instant, d’après La Recherche du temps perdu), il est depuis 2020 le nouveau directeur du Théâtre national populaire de Villeurbanne où il déploie son approche passionnée de la littérature, tout en poursuivant mises en scène d’opéras ou projets à la croisée du théâtre et de la performance en compagnie de nombreux collaborateurs et comédiens.

Entretien avec Jean Bellorini

Le Jeu des ombres est la rencontre entre l’Orfeo de Monteverdi, un opéra du XVIe siècle, et un poète dramatique contemporain, Valère Novarina. Comment est né ce projet, mené en collaboration artistique avec Thierry Thieû Niang ?

Le vrai point de départ du Jeu des ombres, c’est la proposition faite par Olivier Py d’ouvrir le Festival d’Avignon en juillet 2020 dans la Cour d’honneur. D’emblée, j’ai voulu un spectacle avec du monde sur scène, de la musique, rendre hommage à un auteur vivant et surtout que la pièce parte d’un grand mythe universel, fédérateur. J’ai mis en espace l’Orfeo de Monteverdi voici quelques années à la Basilique Saint-Denis et n’ai cessé d’être habité par cette musique. Et comme le premier spectacle pour lequel j’ai été « repéré » est une mise en scène d’un acte de l’Opérette imaginaire de Novarina, il m’est apparu évident de travailler avec ce poète sur le mythe d’Orphée et la musique de Monteverdi… tout en lui laissant une entière liberté ! Le point de départ, c’est donc un espace théâtral célèbre, avec ses fantômes, et mon envie d’y lier nombre de questions autour de l’Art, la musique, le théâtre et la langue. Nous entretenons une relation lointaine et pérenne avec Novarina : il a vu ma première mise en scène de son travail et apprécié Paroles gelées, mon spectacle sur Rabelais, un écrivain auquel on l’associe souvent. Fêter les retrouvailles de la musique et de la langue avec un auteur dramatique de cette importance est emblématique, précisément parce que tout est musique.

Comment avez-vous tenté d’approcher cette écriture si vive, sinon ivre, toujours alerte, aux rythmes d’écriture en constante variation ? 

Valère Novarina a écrit un texte généreux dont j’ai retenu de nombreuses parties. Je lui ai indiqué très tôt mon envie de rendre hommage à sa langue, à cet écart entre le cirque et la métaphysique. J’ai toutefois osé comme metteur en scène des moments plus vertigineux, plus lents peut-être, plus verticaux, moins apparemment virtuoses, en relevant la spiritualité contenue dans la pièce, à travers un récit qui n’est pas linéaire et encore moins chronologique. Il y a quand même une sensation de fil narratif grâce au croisement avec l’opéra. De fait, cette rencontre entre deux artistes à travers le temps met en relief, en valeur, en lumière même, son texte. S’il paraîtra moins ivre à certains, il est cependant joyeux ! Avec le chorégraphe Thierry Thieû Niang, nous avons privilégié la recherche d’une autre profondeur, grâce à un travail sur le corps, sur la manière dont bougent et tombent des corps. Nous sommes allés voir comment ça se passe dans les dessous, les tréfonds, et de la langue et du monde. Avec l’idée qui est apparue que de nos jours le paradis perdu était devenu notre dessous, et le ciel nos enfers.

Si Novarina est souvent placé du côté d’une ivresse de la langue, des choses n’en sont pas moins dites avec précision dans la pièce. Le Jeu des ombres parle d’incarnation, de vie, de la folie humaine, de la disparition d’espèces et de Dieu… 

Ce texte a une résonance extrêmement forte avec le monde actuel. Il ne s’agit pas pour un metteur en scène d’actualiser le propos, mais de laisser résonner la multiplicité et la pluralité de cette pensée. Évidemment, avec la période que nous venons de traverser, deux éléments apparaissent clairement : d’abord la polyphonie de la langue, qui fait entendre que le langage n’est pas seulement un outil de communication mais bien plus. Il s’agit dans ce spectacle, par cette écriture, de redonner sa richesse et sa puissance à la langue française. Et d’autre part, Le Jeu des ombres parle beaucoup de l’éternité, de la trace, de la vie après la mort. Cela est plus marqué, peut-être plus « nouveau », dans la poésie de Novarina et s’exprime par une conscience écologique. À plusieurs reprises, les personnages (plutôt des personnes, des persona dans le sens de non-être) évoquent la perdition de notre monde. Notamment dans un passage où le poète parle de l’inversion des pôles comme de l’inversion des choses, autant de métaphores filées qui explicitent notre rapport au monde et à la perte. Une telle pensée rejoint mon envie d’approcher cette langue non comme accumulative (même si l’ivresse naît de l’addition) mais « par la négative ». Comme si tout ce que l’on prononçait l’était pour la dernière fois. Lors d’une autre séquence, Novarina dresse ainsi une liste d’animaux et d’herbes menacés : le poète leur redonne vie pour la dernière fois avant leur disparition.

Dans ce théâtre de l’excès, qui garde une dimension circassienne, le texte déploie une véritable métaphysique et nous donne à penser notre présence dans ce monde, marquée par les enjeux climatiques ou le poids de l’information… 

C’est curieux : nous sommes venus l’an dernier à Bayonne avec le spectacle sur Proust, et quelques années auparavant avec celui sur Rabelais. Avec Le Jeu des ombres, nous nous retrouvons entre ces deux auteurs par une métaphysique qui parle d’un côté d’une mémoire retrouvée, dans l’esprit de Proust, et dans le même mouvement Rabelais est là, avec la question très claire de la parole gelée et la nécessité de la pluralité des sens, de la fête du sens et des sens, tout ce qui est théâtral et musical. La force de l’écriture de Novarina, c’est surtout, au-delà de la résurrection des morts, du triomphe de la vie, de faire le pari de l’intelligence – le pari de la polyphonie qui rend intelligent, le pari de la langue comme une force supplémentaire pour l’humain, et non pas l’appauvrissement d’un message qui se rétrécit à quelques signes. Novarina fait le pari de tout inverser et par là-même rend hommage à la littérature et à la puissance du langage. 

Il y a eu, à Avignon, programmation et déprogrammation de ce spectacle. N’a-t-il pas depuis enclenché ses propres métamorphoses ? Ne s’est-il pas enrichi de manière sensible face à la situation actuelle, comme si la vie qu’il portait s’affirmait devant les obstacles ?

Tout ce que nous faisons depuis le confinement et le déconfinement a une forme de résistance. Nous éprouvons quelque chose de plus fort, avec plus de sens, de nécessité. Dès que nous nous retrouvés, toute l’équipe, nous avons éprouvé ce rapport au sens jusqu’à la forme même de ce mythe : Pourquoi Orphée se retourne-t-il vers Eurydice aux Enfers ? Pourquoi a-t-il besoin de regarder Eurydice une dernière fois ? Est-ce pour l’aimer plus que tout, quitte à la perdre ? Nous revendiquons un Orphée amoureux plutôt qu’un Orphée sanitaire ! Nous échangions déjà beaucoup lors du confinement et ressentions ces résonances dans le texte, presque de manière trop directe ! Le spectateur en percevra peut-être les échos même si nous veillons à ne rien souligner. Mais il y a un parallèle troublant : pendant cette période d’arrêt nous étions comme ce mythe à être empêchés de vivre, voire pour certains à ne pas pouvoir partager les derniers instants de leurs proches. Le Jeu des ombres, c’est la revendication au théâtre de la vie passionnée, amoureuse, transpirante ! Si on se postillonne dessus, quitte à se transmettre le virus, c’est qu’on s’aime d’abord ! 

Mettre en scène le texte de Valère Novarina traversé par la musique de Monteverdi, accueillir ces questionnements, cette vision de l’humain, n’a-t-il pas été pour vous la possibilité de créer une communauté ?

C’est sûrement la chose dont je suis le plus heureux. Les répétitions n’ont cessé d’en porter la trace. Je travaille avec une troupe extrêmement fidèle, dont pour certains acteurs, un compagnonnage de plus dix ans. Mais il y a aussi deux nouveaux acteurs, issus de la troupe éphémère que j’ai montée faite à Saint-Denis dans un spectacle avec des amateurs, de tout jeunes acteurs donc. Et une ancienne actrice du Berliner Ensemble, rencontrée voici quatre ans. Et aussi une chanteuse ! Le Jeu des ombres est une forme d’’accomplissement, la réunion de ce que j’ai pu faire ces six dernières années. Elle est en ce sens un concentré de communauté, qui a pour vœu de représenter une polyphonie du monde.