Jérôme Rouger

Depuis son spectacle Furie, où il racontait l’histoire d’un artiste abandonné par son spectacle, Jérôme Rouger, au sein de sa compagnie La Martingale, se joue des conventions propres aux conférences et solos sur le plateau. Il nous invite à chacune de ses créations à partager une interrogation à travers laquelle il révèle les formes de manipulation sociétale du langage et du discours. Il nous fait rire en nous perdant et nous ramène, citoyens un peu plus lucides, sur les rivages d’un monde malmené par la domination et le baratin !

Vos spectacles ont en commun de nous mettre face à un individu seul en scène, non dénué d’une certaine connaissance…

Si j’arrive avec la position de quelqu’un « qui sait », mon travail porte avant tout sur les codes de la domination. J’entends par là les mécanismes de la manipulation sociale. Mes personnages surgissent avec cette allure plus ou moins dominatrice, voire un rien méprisante. C’est un jeu. Il s’agit de capter l’empathie des spectateurs. Je ne peux fonctionner avec leur rejet. Ensuite, chacun évolue à sa manière dans Pourquoi les poules préfèrent être élevées en batterie et Plaire, abécédaire de la séduction. Dans Les poules…, un conférencier se présente au public : d’emblée, celui-ci prête de l’importance à sa parole. Je le conçois ainsi pour provoquer progressivement l’impression suivante : comment cette personne, qui a un titre, peut dire n’importe quoi ? Pour la première demi-heure de Plaire, le spectateur peut très bien s’exclamer : « pour qui se prend-il celui-ci ? ». L’intérêt est d’apparaître comme un personnage plutôt naïf, sincère mais dérangeant, pas très conscient de ce qu’il raconte…


Vous établissez une légitimité sur des sujets divers pour chacun de ces intervenants. Puis, en effet, le bien-fondé de leur intervention se perd dans des divagations de plus en plus absurdes…

C’est le moteur de mon travail. Je suis au quotidien en alerte permanente pour observer ces codes, la manière dont ils créent une écoute en se construisant parfois sur des faux-semblants, voire du vide. Cela peut concerner autour de nous des politiques, des intellectuels, des scientifiques… comme un directeur de théâtre par exemple ! Lors d’une intervention, d’une conférence, ne nous arrive-t-il pas parfois de nous tourner vers quelqu’un et lui avouer : « t’as entendu ce qu’il a dit ? C’est vraiment n’importe quoi, non ? ». Quand la parole s’exerce dans un certain cadre, il n’y a parfois plus de remise en question du sens…

Comment concevez-vous, au-delà de l’observation de notre société, ces drôles d’objets scéniques ?

Même s’il y a cette dimension humoristique, quoique je ne me définisse en rien comme un humoriste et ne fais nullement partie des « réseaux » de spectacles comiques, je m’intéresse avant tout à l’expérimentation de nouvelles formes d’interaction entre le spectateur et le spectacle. Afin que chacun puisse s’y retrouver ! Qu’une personne se retrouve presque là par hasard à l’une de mes conférences, et que, réfractaire à l’humour, elle s’abandonne à ce que je propose sur scène pour finalement y prendre du plaisir, rien ne me réjouit davantage ! Mon écriture repose sur un postulat : j’arrive avec un problème sur scène. Le spectacle donne vite le sentiment d’aller droit dans le mur… Alors j’invente des rebondissements, je fais des recherches, des collages de textes, une suite de séquences que je teste. Dans Plaire, les gens me disent : « Comment en sommes-nous arrivés là ? ». Mon travail sur l’interactivité ne consiste pas à faire monter un individu sur scène et le ridiculiser. Si dans Les Poules…, je demande si quelqu’un sait faire cet animal, ou si dans Plaire je fais chanter la salle sur une chanson rétro, je manipule toutefois avec prudence ces propositions. Un rien suffit à tout griller ! Je m’intéresse à comment déployer une réflexion sur le rire, montrer à quel point il peut effacer le sens. Et inviter à se méfier de ce jonglage entre le sens produit et la mécanique du rire – même si le rire est ma « langue » d’écriture !

En ce sens, vos spectacles sont politiques, jusqu’à renvoyer le spectateur à sa conscience de citoyen…

Je l’espère ! En toute humilité bien sûr ! Juste pour créer un différentiel. Souvent les personnes se rendent au spectacle puis vont dîner en ville… Bref, le spectacle devient un objet de consommation. Je suis très heureux quand Plaire ou Les Poules… font débat, que ceux qui sont venus le voir sont en quelque sorte « déplacés » dans leurs réflexions et leurs a priori. Déplacés de façon joyeuse, mais déplacés quand même. Et à même de se dire qu’ils n’étaient pas venus pour ça. À moi d’être habile, de ne pas échouer. La scénographie du lieu s’avère essentiel. Le spectateur, d’une Scène nationale par exemple, ne vient pas avec les mêmes codes de perception que dans d’autres lieux, ou face à d’autres types de spectacle. Concernant la réception des Poules…, l’autre jour une dame m’a dit : « Ce n’est pas culpabilisant, c’est responsabilisant. ». J’ai toujours à l’esprit cette responsabilité.