Sébastien Bournac

Avec la compagnie Tabula Rasa créée en 2003, Sébastien Bournac développe un travail de création résolument axé sur les nouvelles écritures dramatiques, à travers des compagnonnages avec des auteurs vivants tels que Daniel Keene, Koffi Kwahulé, Ahmed Ghazali, Jean-Marie Piemme… auxquels il passe des commandes d’œuvres. De spectacle en spectacle, s’affirme le désir d’un théâtre engagé et vivant, tout à la fois critique et poétique, profondément intempestif et ludique. Un regard sur le monde lucide, inquiet, traversé par des questionnements sur l’altérité, l’ailleurs, la fragilité des identités et des êtres dans notre société.
Directeur du Théâtre des Îlets — CDN de Montluçon à partir de janvier 2026, votre travail de metteur en scène est orienté vers des textes contemporains. Avec Sans suite [un air de roman], vous avez choisi de commander un texte à l’écrivain et metteur en scène Baptiste Amann. Plus exactement, il s’agit d’un livret mis en musique par Pascal Sangla. Pourquoi une comédie musicale ?
La question des auteurs et autrices contemporains est pour moi essentielle. Metteur en scène, j’éprouve la nécessité qu’une création naisse d’une commande. J’ai autant de plaisir à compagnonner avec un auteur en amont du travail au plateau que d’aller ensuite avec une équipe artistique des répétitions à la première représentation et aux suivantes. C’est très nourrissant d’être en dialogue, le propre du théâtre ! Et l’acte de création est réjouissant quand il est total. Alors, peut-être parce que j’ai été enseignant, le contemporain m’intéresse beaucoup aujourd’hui… parce que je connais par ailleurs très bien mes classiques et que j’ai le goût de la nouveauté ! Faire du théâtre aujourd’hui, c'est pour moi être en relation avec des écritures pour la scène, dramatiques ou pas d’ailleurs. Dans ce cadre-là, j’aspirais à une collaboration avec Baptiste Amann. Je l’ai découvert par Théâtre ouvert alors que je dirigeais le Théâtre Sorano de Toulouse. J’ai immédiatement éprouvé la qualité de son travail d’auteur en train de naître. Je l’ai accompagné sur plusieurs productions en tant que directeur. Ce désir de collaboration est né grâce à ce qu’il écrit, l’envie de faire dire ses textes, d’accompagner des acteurs, des actrices, dans cette langue, cette sensibilité, ce rapport au monde. Baptiste Amann est aussi metteur en scène. Je n’avais pas eu envie de rentrer « en concurrence directe » avec lui sur son propre travail. Il fallait faire un pas de côté. Nos discussions nous ont menés à l’envie d’une comédie musicale – un défi pour lui. Je l’ai mis à l’épreuve, de la même façon qu’il me met à l’épreuve en me confiant le texte qu’il a écrit ! Par ailleurs, il y a toujours eu la présence et le désir de musiciens au plateau, de chansons, dans mes spectacles. Pascal Sangla a déjà écrit une chanson pour une de mes créations en 2003. Un Marivaux ! À un moment donné, tout fait sens… Et puis la comédie musicale est un moyen puissant de réenchanter nos vies abîmées.
Comment parleriez-vous de cette comédie musicale ?
La comédie musicale est une forme que l’on peut s’approprier, réinventer, perturber, bousculer… Sans suite [un air de roman] n’est pas du tout une comédie musicale à laquelle le public peut s’attendre, où tous les éléments habituels – texte, musique, mouvements – vont dans la même direction. Là, tout est contrarié. Baptiste Amann parle d’ailleurs de « comédie musicale introspective ». Cette forme lui a permis, et nous permet, d’aller vers un autre type d’émotions, que le texte seul ne procure pas. Mes propres références de comédie musicale ne sont pas du tout scéniques. Je ne vais pas voir de grands shows dans des salles immenses. Mes références sont plutôt cinématographiques, Baptiste également. Nous avons vu les films de Christophe Honoré, All That Jazz de Bob Fosse, Annette de Léos Carax ou I Don’t Want to Sleep Alone du Taïwanais Tsai Ming-liang, qui propose un univers sombre, très pluvieux, avec d’un coup une séquence à la Bollywood comme un contrepoint du réel ! La comédie musicale est l’endroit d’une liberté pour réinventer le réel, offrir un contrepoint, ou juxtaposer les deux. Cette « friction » m’intéresse, par sa fantaisie, sa liberté scénique. Dans son texte, Baptiste Amann ne s’est rien interdit, notamment avec la création d’un personnage, une mère fantôme, interprétée par Nathalie Kousnetzoff.
Vous parliez de liberté sur le plateau, d’inventivité, de pas de côté. La comédie musicale permet-elle tout cela ?
Oui, et plus encore. Nous pourrions dire qu’il s’agit d’une pièce musicale, parce que la musique est présente de diverses manières. Il y a surtout de la musique en direct : la scène d’enregistrement du début du spectacle ou les scènes de bar avec des musiciens à proximité sont intégrées à l’histoire. Il y a une mise en abîme à laquelle s’ajoute un traitement très musical du texte parlé, dans l’esprit du spoken word ou du slam. Nous sommes sur un parler-chanter. Dans son ensemble l’écriture du texte de Baptiste Amann est d’une construction très musicale. Il l’a pensée avec beaucoup de liberté afin qu’elle puisse rencontrer la mise en musique de Pascal Sangla. La grande réussite de ce texte, c’est qu’il s’agit d’une commande dont l’auteur a su s’affranchir. Un texte de commande écrit sans esprit de commande ! Depuis, il revêt une véritable importance dans le parcours de Baptiste. Il est fort possible qu’il nourrisse l’écriture de ses prochaines créations…
Parlons un peu de l’histoire de Sans suite [un air de roman] tant elle éclaire sur l’écriture de Baptiste Amann, sa nature intimiste, mise en musique, en rythmes et chansons par Pascal Sangla…
Elle tient en peu de mots. Baptiste Amann raconte l’histoire d'un homme qui, au milieu de sa vie, sans que l’on comprenne exactement pourquoi, s’effondre au moment où tout lui réussit. L’histoire d’une chute, j’ai toujours trouvé cela fascinant ! Une comédie musicale sur un mouvement dépressif en quelque sorte. Dès l’Antiquité, des histoires racontent comment la fortune vous met au sommet et vous plante le lendemain dans des abîmes de perplexité ! Ensuite, Baptiste Amann et moi avons échangé, de version en version. Le texte bouge encore imperceptiblement dans la rencontre avec ses interprètes. C’est très vivant.
Il n’y a pas un sujet précis dans SANS SUITE, il y en a plusieurs : certains très apparents (le triangle amoureux, la perte de la mère, la crise …) et d’autres plus masqués, plus souterrains qui sous-tendent toute la pièce. C’est une comédie musicale sur l’amour, disons la difficulté d’aimer, de s’aimer alors que nous avons besoin de reconstruire une relation affective à notre environnement (face à la perte) pour que le monde reste vivable.
Et puis Baptiste Amann porte en lui un fort désir d’écriture romanesque. Écrire une comédie musicale lui a offert la possibilité de créer un terrain d’expérimentation puissant entre le grand rêve épique et la forme populaire de la chanson, quelque chose d’inédit sur les plateaux.
En interrogeant l’acte créateur, Sans suite [un air de roman] signe aussi vos retrouvailles avec Pascal Sangla…
Il ne faut pas oublier que Pascal Sangla est musicien et comédien. Il a déjà joué pour Baptiste Amann dans son spectacle Lieux communs et ils vivent non loin l’un de l’autre à Bordeaux ! Nous avons une relation triangulée depuis le départ ! Il nous est arrivé parfois de nous retrouver dans un café pour discuter, rêver de ce spectacle à trois. Pascal Sangla n’est pas intervenu au début, dans l’écriture première du texte. Toutefois, nous lui avons donné toute latitude pour bousculer l’écriture du texte avec ses chansons, éventuellement réécrire des choses si besoin était. J’aime son univers musical et j’ai tous ses albums. Pour cette comédie musicale, il était indispensable qu’il ait cette grande liberté de création. Nous avons opté (il a composé dans ce sens) pour une bande-son orchestrale et la présence de percussions et batterie sur le plateau d’un seul et unique musicien : Sébastien Gisbert, avec lequel j’ai déjà travaillé. C’est un musicien fascinant, formé à tous les répertoires, classique, contemporain, musiques du monde, populaire, comme à l’écriture musicale de toutes sortes de formes artistiques. Il joue également du clavier. Ce vaste travail de collaboration à plusieurs me réjouit grandement : à travers une forme inhabituelle, la comédie musicale, un auteur, également metteur en scène, un musicien-compositeur, également interprète, ont nourri jusqu’à me permettre de le réinventer mon propre travail de mise en scène, qui relève d’une véritable fascination irréductible pour la présence de corps sur des plateaux assez nus, une confrontation au vide et, par là même, aux fantômes… ce qui est exactement le cas de Sans suite [un air de roman] ! Une vraie histoire très sensible, pleine de théâtre et de musique adressée intimement et collectivement à toutes et tous.
