Bérangère Jannelle

Créer une relation active avec le spectateur afin que chaque création invite à un désir de penser original : c’est dans cet esprit et après une formation en philosophie et l’assistanat auprès de metteurs en scène réputés, que Bérangère Jannelle a orienté son travail. Depuis 2000 et la naissance de sa compagnie La Ricotta, l’artiste s’active sur plusieurs fronts. Elle met en scène ses propres textes, des pièces classiques ou contemporaines, des opéras, invente des formes liées à des questions d’aujourd’hui, ou réalise de nombreux films entre fiction et documentaire. Nombre de ses spectacles relèvent d’un parti-pris nomade, à l’écart des lieux traditionnels de représentation. Son théâtre est le lieu d’un penser-ensemble qui revalorise notre lien à toute communauté. Sa puissance visuelle et sonore s’adresse à tous, et peut être joué par tous, adultes comme enfants. 

Entretien avec Bérangère Jannelle

(Réalisé par Marc Blanchet en juin 2021)

Monstres et À la belle étoile ont en commun une scénographie originale, le premier spectacle pour interroger avec des enfants la figure du monstre, le second pour écouter un conte moderne sous la forme d’une veillée. Dans les deux cas, la parole, littéraire ou philosophique, est au centre de votre travail… 

Pendant plusieurs années, j’ai travaillé sur des pièces du répertoire, des adaptations de roman, la poésie de Marina Tsvetaieva ou d’Allen Ginsberg. Dans la tradition d’Antoine Vitez, il s’agit pour moi de faire théâtre de tout. Mon travail est un oiseau… à trois ailes ! Il y a la part filmique, de plus en plus présente, sous forme de documentaires de création ou de fiction ; elle propose de fictionnaliser le réel, et, par la fiction, d’être en lien avec des thématiques essentielles. La deuxième aile, ce sont les textes que j’écris et dans lesquels je raconte des histoires, toutes documentées philosophiquement. La troisième relève d’un théâtre un peu plus documentaire comme Les Monstres, qui se situe à la croisée de mon écriture personnelle et de sources documentaires. Le fondement de ma compagnie, La Ricotta, c’est la relation à la philosophie et aux sciences humaines. Cette démarche inclut également l’écologie ou l’anthropologie. J’ai toujours fait des allers-retours entre le dedans du théâtre et le dehors du théâtre, et proposé des dispositifs mettant en scène la relation avec le spectateur. La parole y joue donc un rôle majeur. Il importe pour moi d’aller vers un « spectateur actif », amené à travailler lui aussi et se mettre en pensée… 

Le succès de vos spectacles vient du désir de faire réfléchir et d’émerveiller à la fois, de créer une émotion intelligente, ou plutôt « nourrie d’intelligence ». Face à des adultes ou des enfants, nous nous retrouvons à penser autrement, c’est-à-dire écouter, recevoir, ressentir. Ainsi vous changez, ou renouvelez, notre rapport à la philosophie avec Les Monstres, où s’interrogeant devant nous sur cette figure de la peur et des cauchemars, des enfants deviennent de vrais « sportifs de la pensée »… 

Le théâtre est un prolongement de la philosophie. C’est un rapport avec la vie, qui relève du sensible. Je partage cette approche avec le public. La pensée y devient indissociable de l’imaginaire. C’est un acte esthétique et véritablement affectif. Mes spectacles ne sont pas des « cours » ou des « conférences » ; ils sont par contre traversés par des puissances de pensée. Tout ce qui semble abstrait dans la pensée de l’adulte, ne l’est pas absolument pas pour l’enfant. L’enfant se pose des questions toute la journée. Presque par nature, rien n’est inaccessible pour lui. En travaillant sur des phrases de Gilles Deleuze avec des enfants, je les ai vus s’emparer des pensées de ce philosophe avec gourmandise. J’ai décidé alors de faire un spectacle de fabrique philosophique : Z comme Zigzag. Je poursuis avec Les Monstres, qui sont à la fois les monstres du réel et ceux en nous, les monstres-sources. Pendant un an, j’ai mené des labos de fabrication avec les enfants sur la question du mal, devenue également avec la pandémie celle de la maladie… Il est d’ailleurs monstrueux de dire que le mal et la maladie n’existent pas. Ça l’est en tout cas du point de vue des enfants… 

Avec Les Monstres, et ces « enfants-comédiens-philosophes » sur scène, accompagnés du comédien Rodolphe Poulain, vous déplacez notre regard sur le savoir et l’enfance… 

L’enfant m’intéresse en tant que partenaire de vie, de société. Je ne le vois pas comme un être à part auquel il s’agirait d’enseigner quelque chose. M’intéresse plutôt le fait de créer un dispositif où son point de vue et sa façon de penser nous enseignent quelque chose à nous, adultes. Je dois pour cela créer une relation de confiance avec eux, également avec le spectateur. De ces laboratoires pour traiter la question des monstres a surgi effectivement tout un jeu plastique, dont la monstrologie, une analyse par incarnation directe de différents types de monstres issus de la culture des enfants et de l’actualité. Cette première séquence apparaît comme un Qui suis-je ? qui amène des débats. Autrement dit : De quel monstre suis-je le nom ? Ensuite les enfants regardent la manière dont ce monstre est présenté, ce qu’il évoque, et en débattent. Pour arbitrer ces pourquoi, ils se retrouvent dans le même cercle de jeu. Ils y parlent de la Covid, de Shrek, de Nordhal le Landais ou de Chronos. La monstrologie permet l’explication et de trouver un lien entre tous ces montres. Ensuite, les enfants ouvrent une autre séquence, liée à leurs récits de cauchemar. Ils tentent alors de les mettre en scène… 

À travers ces deux premières séquences, vous liez analyse et inconscient, savoir et rêve. L’enfant fait corps avec le monstre, entrant dans un processus où il essaie de comprendre ses peurs, nos peurs… 

Les enfants sont toujours dans la représentation, dans l’incarnation. Comme il est souvent dit d’eux : Ils sont toujours en train de jouer. Ce qui signifie que chez eux, l’inconscient est toujours en mouvement. Cela s’inscrit parfaitement dans l’acte théâtral. Je pars d’eux, puis j’insuffle des possibilités, des interrogations, des hypothèses : Comment montrer ce qui est à l’intérieur ? Il s’agit de créer pour moi avec leur jeu, pour que le plateau devienne un espace plastique, traversé de séquences fortes. 

Nous en savourons le résultat, même si nous demeurons curieux de savoir comment ils vivent ces phases de conception, de travail, de création. Freud, Foucault, Arendt : vous leur apportez des références philosophiques, qui sont loin d’être celles de la majorité des adultes… 

Nous lisons des extraits de ces grands philosophes, avec ces enfants qui ont de neuf à douze ans (à travers deux distributions par ailleurs concernant les tournées, deux « tribus » comme nous disons). Les enfants s’amusent à rendre cette parole philosophique vivante. En partant d’images, ils la pratiquent comme un jeu de rôles pour la transmettre aux autres, la rendre limpide. Dans notre troisième partie, que je ne vais pas trop révéler, ils mettent encore plus en place ce lien avec un « spectateur actif ». Mon vœu premier est bien sûr d’éviter tout didactisme. Ce ne sont pas des enfants singes savants. L’enfant est toujours beau d’abord dans sa spontanéité et sa simplicité. Leur spectacle est plus vivant qu’un spectacle de professionnels ! Le plateau est un gymnase à hauteur d’enfant. Nous faisons du sport philosophique, en jouant avec des concepts. Sur scène, Rodolphe Poulain, comédien et seul adulte, est leur entraîneur, un vrai coach. Ils se plaisent à l’appeler maître, mais il est aussi leur apprenti. Il est aussi l’enjeu d’une prise de pouvoir puisqu’il incarne une autorité… Par sa présence et son rôle, nous pouvons aborder la question du pouvoir. Enfants et adulte se rejoignent complètement sur le terrain de l’émotion. Le monstre renvoie aussi aux larmes, aux terreurs, à la peur de la mort. Le comédien prend alors soin d’eux, les console, les aide. J’ai vu des enfants s’épanouir énormément, notamment ceux en difficulté psychologique. Ça les a illuminés… 

Votre second spectacle, À la belle étoile, propose un rapport à l’éveil, comment une lecture avant de s’endormir, créant ainsi une forme d’intimité collective… 

J’y modifie la place habituelle du spectateur ; je l’invite à passer le quatrième mur avec un dispositif très sensoriel dans lequel la lumière joue un grand rôle. Sous ces grandes moustiquaires aux allures des religieuses, le spectateur est invité à s’allonger sur un lit de camp. Le plateau devient une sorte d’espace peuplé de fantômes. Cet environnement sonore n’est pas totalement acoustique ; un acteur vient au plus près du spectateur faire une lecture. Une véritable communion s’établit entre cette présence mouvante, sa voix sonorisée, des enceintes « encerclantes » et cette position allongée. Ce spectacle est né du désir de partager des contes modernes dans l’esprit de la veillée, en imaginant une relation différente à cette boite noire qu’est une salle de théâtre. La position allongée renvoie à l’état de sommeil ; le lecteur circule comme une ombre et chuchote presque à l’oreille des gens. Nous sommes dans les limbes…