Collectif Bilaka

Formé par un groupe passionné de jeunes amateurs basques, Bilaka n’a cessé de grandir et d’évoluer comme compagnie, passant par la professionnalisation pour imposer, au Pays basque et ailleurs, un univers chorégraphique et musical à même d’accueillir d’autres formes d’exploration de la scène : musique et vidéo en live, présence de textes. En parallèle d’une activité d’animation de bals, Bilaka poursuit son aventure artistique et a réécrit collectivement la pièce Saio Zero pour présenter Saioak (Les Essais), déployant ainsi un nouveau langage au sein de la culture basque.

Entretien avec Collectif Bilaka

Votre compagnie, Bilaka, lie la danse et la musique basques pour les inscrire dans une esthétique contemporaine. Votre spectacle Saioak constitue en ce sens une nouvelle étape importante. Ce désir d’emmener la danse basque vers d’autres territoires relève-t-il d’un véritable défi ?

Zibel Damestoy. Nous nous inscrivons en effet dans ce désir d’explorer autrement la danse basque et sommes conscients du défi que cela représente. Toutefois, un troisième terme m’apparaît, qui prend la première place : celui de nécessité ! Nous nous sommes construits comme interprètes à partir d’un patrimoine. Cela signifie grandir en son sein, et s’y identifier. C’eût été anormal, voire anachronique, de partir d’autre chose. Nous avons un fond : nous avons juste besoin de le mettre en forme… Un fond, c’est-à-dire une bibliothèque de mouvements dont l’importance est considérable. Il s’agit de l’utiliser comme un langage universel afin de toucher le plus grand nombre. Notre collectif travaille dans cette nécessité, avec les échanges vifs et passionnés que cela suppose, et dans une ouverture à l’image de ce présent entretien, avec Xabi comme musicien et moi comme danseuse.

Xabi Etcheverry. Il y a nécessité d’explorer cet héritage qui ne nous appartient pas, et le faire vivre dans le monde d’aujourd’hui. Cela revêt également un aspect militant. La danse et la musique basques sont généralement perçues comme folkloriques. Nous les vivons autrement, d’abord au quotidien. Il ne s’agit pas d’une œuvre d’art dans un musée. La place de ces deux disciplines est dans la société d’aujourd’hui. 

Zibel Damestoy. Il existe autant de particularités dans les danses basques que de provinces et de villages. Chaque village développe la sienne selon son appartenance géographique. Les danses du nord du Pays basque se distinguent en termes de corporéité de celles du sud. Les danses du gipuzkoa ont par exemple beaucoup de points communs avec la danse classique, avec beaucoup de sauts, de levers de jambe.

Xabi Etcheverry. Notre rapport à la création, notre recherche artistique, s’effectuent dans la manière de prolonger un mouvement au-delà d’une corporéité traditionnelle, de l’augmenter pour l’emmener vers autre chose. Notre souci n’est pas de vouloir appeler, ou faire appeler, notre travail « danse contemporaine ». La danse basque est par essence contemporaine puisqu’elle est là, et continue de l’être. 

Zibel Damestoy. À chaque création, il est important pour nous d’explorer et de retrouver toutes les caractéristiques d’une danse afin de la questionner, d’expérimenter d’autres voies et de les intégrer dans un spectacle. Les danses basques n’ont pas de « propos » scénique à l’origine. Ce sont des danses sociales, sociétales, de rite, de défi, de séduction.

Votre création, Saioak, est la réécriture collective d’une pièce précédente, Saio Zero. Elle réunit danseurs et musiciens, vidéo en live et textes. Les corps s’expriment dans des rivalités, des désirs toujours nouveaux, alimentés par la nature « aquatique » du dispositif, cette « mer toujours recommencée » dont parle le poète Paul Valéry… 

Xabi Etcheverry. Dans Saioak, nous sommes partis de la régénérescence de la vague, du flot, et par là-même, pour la musique, de mouvements cycliques. Dès lors, nous sommes devenus attentifs à faire évoluer les mêmes phrasés, en utilisant des rythmes de musique traditionnelle liés aux danses. À chaque temps de résidence, nous passons du temps à expérimenter des mélopées qui puissent faire résonner cette musique traditionnelle. Saioak est un format plus proche du public. Nous contextualisons ce format intimiste avec plusieurs paramètres : la proximité des danseurs et des musiciens entre eux comme avec les spectateurs, en privilégiant une danse au présent. C’est une des phrases-clés du spectacle : « Il n’y a pas d’autre temps que le présent ». Saioak relève de l’introspection… une introspection augmentée par un dispositif vidéo. Nous utilisons la vidéo en direct, qui est projetée, pour que le spectateur vive au maximum ce que ressent le danseur.

Zibel Damestoy.Notre volonté est de faire entrer le spectateur dans une sorte de cocon hors du temps, et ce dans un cadre émotionnel. Nous sommes passés par beaucoup d’improvisations pour la création de ce spectacle, afin d’atteindre cette récurrence du flot qui existe dans la danse basque et nourrit notre art comme notre vie. Nous souhaitons n’être mis dans aucune case au sujet de notre culture et de notre pratique. Danseurs contemporains ? Danseurs basques ? Le spectacle pose cette question en live : Quelle est la couleur de notre danse ? Quelle est notre légitimité à la questionner ? D’où cette introspection, une manière d’embrasser lors d’une représentation ces questionnements… 

Xabi Etcheverry.Par rapport à des spectateurs antérieurs, Saioak a une portée double : il invite les spectateurs à nous découvrir, comme il nous permet de nous découvrir nous-mêmes. Et par l’expérience de l’extimité, il crée une connexion particulière avec le public. La prise de risque en est plus conséquente.

De fait, quels retours rencontrez-vous ? Éclairent-ils votre démarche ?

Xabi Etcheverry.Notre démarche, notamment du fait de son lien avec des esthétiques contemporaines, est appréciée par les spectateurs. Beaucoup se reconnaissent dans cette démarche actuelle et ouverte sur le monde. Beaucoup de réfugiés de la guerre d’Espagne sont autrefois arrivés en France lors de la montée du franquisme. Ils ont voulu sauvegarder une culture qui pouvait être vouée à disparaître. Nous avons hérité de leurs collectes et sommes en quelque sorte responsables du prolongement de cet héritage dans le temps présent. Comme une langue, la culture basque est amenée à évoluer. Parfois, cette évolution de la danse peut être mal vue, mais elle appartient à notre société, à nos pratiques, à notre culture, et toute culture est par essence évolutive. La bonne réception que nous avons de notre travail nous prouve la justesse de notre engagement et incite à poursuivre…

Zibel Damestoy. Comme nous avons un attachement à notre culture, cette richesse peut devenir une contrainte si nous l’abordons mal. Saioak signifie « les essais ». Comment un essai littéraire, nous balançons sur la scène ce que nous ressentons ! Chaque représentation, chaque spectacle, chaque essai donc, nous le vivons avec le corps et les pensées que nous éprouvons à ce moment précis. C’est en un sens parfois contraire à la danse traditionnelle, en effet très codifiée dans les pas et les costumes. La danse basque est très hétéronormée ! La femme peut faire « pot de fleurs ». Ainsi, à l’origine, les femmes ne peuvent pas lever la jambe parce qu’elles ont des jupons… Toutefois, avec la baisse de danseurs masculins et leur remplacement par des femmes, cette danse a évolué.

Xabi Etcheverry.Dans Saioak, la présence de textes d’adresses est là pour pousser à bout le danseur, pénétrer son cerveau, lui faire se remémorer son expérience, interroger sa condition. Il est questionné sur son identité : Ce que tu fais, est-ce de la danse basque ? Comptes-tu en vivre ? Jusqu’à quel âge seras-tu danseur ? C’est éprouvant pour l’interprète de se lancer dans une danse faite de boucles répétitives pendant dix minutes et d’entendre cela !... surtout lorsque ces questionnements ont traversé notre existence. Nous sommes un collectif dont l’histoire est justement d’avoir défendu la professionnalisation d’une équipe de danseurs et de musiciens basques : notre souci est d’éviter tout didactisme, de veiller juste à ce que le public ait des clefs, des points d’accroche, qu’il termine de lui-même l’histoire qu’il a vue.

Zibel Damestoy.C’est notre souci, et notre histoire.Nous travaillons dans notre langue maternelle. Je suis persuadée que la grammaire de la langue par sa nature musicale détermine notre façon de réfléchir, d’écrire notre danse.