Claire Diterzi

Depuis 1998 et son album Boucle, l’artiste tourangelle a entamé une carrière solo, avec un goût de l’invention et de l’émancipation qui ne s’est jamais démenti. En liant chaque album à un spectacle, Claire Diterzi a bouleversé le statut étroit de « chanteuse à disques », et s’est également imposée comme directrice de compagnie, compositrice, collaborant avec Philippe Decouflé, Marcial di Fonzo Bo, Stéphane Garin ou Rodrigo Garcia. Première rockeuse à rejoindre la Villa Medicis, elle peut aussi bien se lancer dans la création d’un opéra jeune public qu’un « concert à table » ou un projet symphonique. Sa compagnie de théâtre musical « Je garde le chien », également label et structure éditoriale, a concrétisé au fil des ans la créativité d’une artiste résolument indépendante.

Entretien avec Claire Diterzi

(Réalisé par Marc Blanchet en juin 2021)

Chanteuse, également directrice de compagnie, multipliant les projets et les collaborations, vous vous êtes créée une place à part dans le milieu des musiques dites actuelles, non sans confrontation (la vindicte lors de votre résidence à la Villa Médicis) ni pas de côté (l’état d’esprit de nombres de vos spectacles). Pouvez-vous nous expliquer ce parcours exemplaire pour d’autres artistes féminines, après un début de carrière plus traditionnel ?

Une étape essentielle a été l’année 2014, lorsque l’on m’a proposée de tenir un journal de bord, paru l’année d’après, en parallèle de ma nouvelle création 69 battements par minute. C’est un livre qui d’un côté revisitait mon parcours, personnel et artistique, et qui de l’autre a bénéficié d’une reconnaissance dont je continue de voir les effets. J’y racontais comment Claire Diterzi, la chanteuse venue d’un groupe punk-rock, Forgette-Mi-Note, avait ensuite sorti des disques en solo, et comment, par de nombreux rebondissements, j’étais passée du produit de rentabilité, « l’objet disque », à la création d’un label et d’une structure éditoriale. Toutes ces réflexions, je les ai partagées dans ce journal : Pourquoi ai-je désiré m’administrer ? Pourquoi avoir la main sur la communication de mon travail, connaître qui me représente, me vend ? Si j’ai pu me poser ces questions, évoluer ainsi, c’est grâce à mes collaborations avec des gens de la scène côté danse, les chorégraphes Philippe Decouflé ou Dominique Boivin, ou côté théâtre, les metteurs en scène Alexis Armengol ou Rodrigo Garcia. Ce qui comptait encore plus dans la rédaction de ce journal, c’était de faire part de ma réflexion sur « la chanson contemporaine ». La danse et le théâtre contemporains ont leurs réseaux labellisés, leur mode économique. La chanson, rien. Dès l’instant où j’ai monté ma propre structure pour accueillir mes créations, j’ai commencé à me sentir plus libre, cela m’a aidée à désacraliser le statut de la chanteuse, et de dire franchement : C’est quoi une chanteuse ? Qu’est-ce que c’est une chanson ? Aller à la Villa Médicis a nourri ce changement ; j’y suis entrée victime d’insultes, de mépris, en étant la première rockeuse admise dans cette institution. Autre question du coup : Qu’est-ce que c’est que la composition ? La chanson n’est pas pour moi un art mineur. C’est un art difficile, victime de la vulgarisation type Star Academy, qui nous a tous bien ni**és ! Le théâtre garde, lui, ses lettres de noblesse, la musique contemporaine idem, la chanson, que dalle ! Pourquoi la chanson est considérée comme de la sous-poésie et de la sous-musique ? Ce n’est pas rien, ce petit format de trois minutes trente. Si c’était simple, plein de gens seraient milliardaires ! Et puis ce sont aussi des questions sur la femme aujourd’hui. Pourquoi une chanteuse devrait écrire dans son coin ? Pourquoi on l’infantilise, la met dans un système, une industrie, avec la fabrication d’un disque, une boite qui te prend en charge, tu vas faire ta promo + tournée, et tu recommences deux ans plus tard… Pourquoi ce système industriel aurait-il dû me convenir ?

Cette indépendance, qui fait de chacune de vos créations discographiques une aventure scénique, vous permet d’aller de forme en forme, avec inventivité, voire audace. Votre parcours est devenu le garant d’une émancipation également artistique. Vos rencontres dans les domaines de la danse et du théâtre ont donc modifié votre vision de la chanson… 

Ces rencontres furent et demeurent essentielles. Au début de ma carrière solo, j’ai croisé des mecs qui n’avaient qu’un seul désir, avec moi comme avec d’autres : faire un coup avec un disque. En vieillissant, tu découvres qu’ils ont une cinquantaine d’artistes. Ils s’occupent seulement de deux ou trois ; les autres c’est au cas où. Le temps passe tellement vite, il faut durer… Je ne voyais plus les choses être ponctuées par un disque, mais comme un œuvre. Ces créations se reliaient les unes aux autres. Vers la trentaine, rencontrer un Decouflé qui me demande de faire la musique de son spectacle, un Martial di Fonzo Bo qui me propose une collaboration théâtrale, tout cela m’a aidée avec bonheur à brouiller les pistes. À la base, je suis une chanteuse autodidacte ! Mon vrai métier, c’est graphiste et dessinatrice, ce que j’ai retrouvé comme geste dans le journal 69 battements par minute. Avec ma compagnie Je garde le chien, créé en 2015, je maille les disciplines, comme depuis vingt ans. On peut mettre de la musique dans du théâtre, de la danse dans une chanson, et l’inverse. Tout cela provoquer des rencontres, dont celle avec le dramaturge, que je chante également, Rodrigo Garcia.

Il y a de fait de la théâtralité dans votre voix, votre manière de chanter…

Plein de bons chanteurs ont une voix ; il faut juste ne pas confondre le talent et l’habilité. Céline Dion est habile. Mais elle véhicule quoi cette nana comme valeur ? Nous ne faisons pas le même métier. Je la hais. Ce qui me caractérise, et peut agacer, concernant ma voix c’est la pluralité de mes engagements. Dans mon travail avec un orchestre symphonique, Je garde le chien et l’orchestre, qui sera donné à la Scène nationale du Sud-Aquitain, j’ai cinquante musiciens, deux choristes avec moi. Je gueule comme un putois ! Avec le Concert à table, donné avec le percussionniste Stéphane Garin, ça devient acoustique ! Nous jouons des morceaux, parfois des instrumentaux, je lis des textes parfois, ça chante a capella : rien à voir ! De plus, je ne suis pas la seule interprète de mon travail. Je signe des spectacles Claire Diterzi, ce que ne font pas les autres. D’autres personnes chantent ou jouent mes compositions. La voix, l’interrogation sur la voix, est au cœur de mon travail. Quand j’écris un spectacle comme L’Arbre en poche, inspiré du Baron Perché d’Italo Calvino, la voix peut être chuchotée, lue, chantée, déclamée par un comédien. La voix peut être chanson, pop, lyrique, enregistrée. Elle représente pour moi toutes ces possibilités. Dans la musique actuelle, les gens veulent kiffer, les musiciens avoir des dates. Le plaisir avec les gens de théâtre, c’est qu’ils cherchent le sens. C’est toute la différence ! 

Reparlons des deux spectacles avec lesquels vous venez, l’intimiste Concert à table, qui n’est pas sans humour, et le collectif Je garde le chien et l’orchestre, avec un ensemble mozartien d’une cinquantaine de musiciens. Comment ont-ils été conçus ? 

Le Concert à table est né de manière accidentelle ; c’est le fruit d’une commande d’un théâtre dans les Yvelines. La proposition a été faite à quelques abonnés, en parallèle de la création de L’Arbre en poche, d’accueillir une petite forme artistique. Nous avons débarqué chez des gens, une assistance d’une trentaine de personnes. Nous avons fouillé dans les placards avec Stéphane Garin ; j’ai allumé la bouilloire, et nous avons commencé à faire de la musique avec les objets. Une cuisine devenait ainsi un véritable cabinet de curiosité, à deux doigts d’une exposition de Centre d’art ! En plus, Stéphane Garin chante remarquablement. Quand nous avons décidé de faire du Concert à table un spectacle pour petite jauge, il est venu chez moi avec six mètres cubes de matos, remplis des choses inconnues, et s’est étalé partout dans mon appartement pendant une semaine. Stéphane est un vrai Géo Trouvetou. Il fait de l’art avec des objets usuels, de la vaisselle, des petits jouets, surtout ceux utilisés dans les baignoires. Et prend un malin plaisir à moisir mes chansons ! Il a une approche ludique de la musique percussive digitale. Le thème central de ce spectacle, il ne peut qu’y être sensible vu son engagement écologique avec l’ensemble 0, c’est la Nature. La création symphonique m’a interrogée sur la notion de répertoire. Elle représente un tout autre type de collaboration, très jouissif, dont la première eut lieu à Tours. Avec Sylvian Griotto comme arrangeur, j’ai pu concevoir une forme symphonique énergique. Le projet s’est développé dans plusieurs régions, avec les orchestres de chacune, comme à Bayonne avec l’Orchestre national basque. Le rayonnement est national dans un esprit régional. Pendant le concert, j’ai deux choristes à mes côtés, je me balade parmi les musiciens, revisite des chansons de mes débuts jusqu’à aujourd’hui, et continue grâce à une telle forme à abattre les cloisons entre les disciplines.