Collectif Bilaka

Formé par un groupe passionné de jeunes amateurs basques, Bilaka n’a cessé de grandir et d’évoluer comme compagnie, passant par la professionnalisation pour imposer, au Pays basque et ailleurs, un univers chorégraphique et musical à même d’accueillir d’autres formes d’exploration de la scène : musique et vidéo en live, présence de textes. Bilaka poursuit son aventure artistique et a réécrit collectivement la pièce Saio Zero pour présenter Saioak (Les Essais), déployant ainsi un nouveau langage au sein de la culture basque. La prochaine création Gernika ouvre son répertoire à la collaboration avec le chorégraphe Martin Harriague. Également danseur et artiste associé au Malandain Ballet Biarritz, il est l’auteur de plusieurs ballets joués dans le monde entier.

Entretien avec Collectif Bilaka

(Réalisé par Marc Blanchet en juin 2021)

Comment est née la collaboration entre la compagnie de danse basque Bilaka, que vous représentez Oihan Indart comme danseur, et vous, Martin Harriague, chorégraphe ?

M.H : La compagnie Bilaka est venue à ma rencontre comme artiste associé du Malandain Ballet Biarritz. La proposition s’est faite alors que je rentrais d’un séjour de plus de cinq ans en Israël. Ils m’ont invité à réfléchir à une chorégraphie à même d’évoquer le Pays basque et leur danse dans une écriture contemporaine. Même si je suis natif de Bayonne, donc un peu basque, ma connaissance de cette danse était assez limitée. Je connaissais les moxito dans les fêtes de villages, j’en ai fait beaucoup ! Toutefois, je n’ai jamais été familiarisé de manière conséquente à la culture et la langue basques. J’aime bien accepter des propositions qui relèvent du challenge. Il m’a fallu plonger dans cette culture et en découvrir la richesse. La création d’une chorégraphie est en chose en soi mais le voyage m’a surtout intéressé. Danseurs et musiciens de la compagnie Bilaka sont devenus des amis !

O.I : Nous sommes, depuis un certain temps, sur une dynamique : collaborer avec différents artistes et accroître notre répertoire. Nous avions pu apprécier la couleur de la danse de Martin Harriague, inspirée du folklore israélien, avec le Kibbutz Contemporary Dance Company à Javier. Ensuite, Martin Harriague a découvert notre danse avec notre pièce Saio Zero. La rencontre s’est faite en studio. Quand nous allons vers un chorégraphe, nous n’avons pas de cahier des charges ; il s’agit pour lui d’accompagner ce désir d’interroger la danse basque au sein de créations contemporaines. Un élément fédérateur de la compagnie, c’est ce socle basque, chacun vient de son village avec un bagage traditionnel. Dès lors ce matériel qui nous est propre est questionné par l’artiste ; il nous invite à vivre et expérimenter une corporéité autre. Toute collaboration est un enrichissement mutuel, d’un grand apport avec la création de cette pièce et par là-même le langage chorégraphique de Martin Harriague.


Vous vous retrouvez autour d’un événement essentiel dans l’histoire de la culture basque comme celle de l’Humanité : le bombardement de Guernica. Votre Gernika se met à distance du célèbre tableau de Picasso en hommage aux victimes de ce massacre. Qu’avez-vous essayé d’explorer dans cette pièce, qui relève à la fois de la danse et de la musique, jouée sur le plateau par les deux musiciens de la compagnie et le compositeur-percussionniste Stéphane Garin ?

M.H : La danse basque ne pouvait être seulement le sujet central d’une chorégraphie. Je souhaitais proposer un sujet à même de parler de cette culture et de pouvoir être partagé dans une vaste tournée dans le Pays basque. Le bombardement de Guernica s’est immédiatement imposé comme un thème fédérateur, évocateur, au-delà même du Pays basque. Très vite, j’ai ressenti la singularité de la compagnie, notamment la rapidité de certains de leurs pas, à laquelle ne pourraient prétendre bien des danseurs de ballet ou danse contemporains ! Leur jeu de bas de jambes est bien plus que ce que j’avais d’abord perçu… Être ensemble dans un studio a permis d’essayer des choses, et d’aller vers une écriture. Bien sûr, je les ai faits travailler le haut du corps !

O.I : En nous proposant de faire Gernika, Martin Harriague nous a offerts quelque chose d’exceptionnel. Ce sujet encore très vivant au Pays basque, ce qui signifie sensible. Nous nous sommes rendus à Guernica, où se trouve un centre d’art et le travail de nombreuses associations que nous avons rencontrées. Cela nous a permis de mieux nourrir notre connaissance de ce drame, dont nous sommes à notre manière les dépositaires. La mémoire historique de Guernica est essentielle, et nous avons tous été très heureux de voir comment Martin Harriague nous proposait de visiter ce sujet avec émotion et distance, à travers un parti-pris poétique singulier. 

M.H : Quand j’ai vu la pièce, Saio Zero du Collectif Bilaka, m’est apparu une proximité avec la danse travaillée avec une compagnie israélienne pendant plusieurs années, qui passe par le vivre-ensemble, l’importance du regard, les yeux dans les yeux. C’est la danse d’un peuple, qui a quelque chose parfois d’animal, à laquelle la musique se joint d’inséparable manière. Le Gernika que nous proposons, nous l’avons éprouvé en effet en nous rendant sur place. La souffrance est encore palpable entre les témoignages et les documentaires que nous avons pu découvrir. Beaucoup d’incompréhension est encore là, des non-dits qui demeurent frustrants… Ce n’était pas un choix évident, vu la tragédie de 1937 et l’importance du tableau de Picasso. Pour les Allemands et les Italiens qui ont participé à ce massacre aux côtés du pouvoir franquiste, il s’agissait d’un bombardement laboratoire, un test. Cela existe encore de nos jours. Tout un business militaire est né de là.  Nous avons choisi de « théâtraliser » certains passages dans la pièce, d’apporter une forme de sourire, d’humour hors de tout sarcasme, pour donner une perspective essentielle à pareille horreur : l’espoir.

O.I : Martin Harriague a su remarquablement se lier aux musiciens de la compagnie, Xabi Etxeverry au violon et Patxi Amulet à l’accordéon et piano. Il a ainsi assisté à un moment d’expérimentation, autour d’un fandango, entre le duo de la compagnie et Stéphane Garin, co-créateur de l’ensemble O, compositeur, percussionniste, qui a rejoint l’équipe musicale pour une composition d’esprit répétitif qui porte vraiment cette chorégraphie. Ce désir d’une musique répétitive s’aligne aussi sur les effets sonores d’un bombardement. Les percussions étaient inévitables…  

Votre collaboration témoigne donc d’une rencontre ouverte, entre danse et musique, sur un sujet sensible, traité à l’écart des normes bien qu’informé, notamment par des rencontres à Guernica, de l’histoire de ce bombardement et de sa mémoire… 

O.I : La présence de la danse basque sur scène peut être perçue, à juste titre, comme « dénaturalisante ». Son origine est sur la place des villages, dansée par le peuple. Comme avec le Collectif Bilaka, nous interrogeons cet héritage, c’est un véritable plaisir, artistique et culturel, de se lancer dans une création qui soulève une actualité et enrichit notre propre recherche. Bien sûr, concernant la réception de Gernika, nous avons une « petite pression », c’est-à-dire conscience que beaucoup se demandent comment un « matériel » si délicat est traité. Le cadeau, c’est notre tournée dans toutes les provinces du Pays basque pour le partager autant ! Et puis, comme nous sortons, espérons-le, d’une longue période de pandémie, et que nous sommes dans « le monde d’après », Gernika signe un moment de retrouvailles avec le public et la scène, au sein d’une société à reconstruire, qui est également la société basque, sa langue, la défense de sa culture. La pièce de Martin Harriague représente une étape importante pour une compagnie en constante mue, dont l’histoire est celle d’amateurs qui se sont professionnalisés pour enrichir leur danse, à la fois culturellement et techniquement, et progresser sur de nouveaux chemins.

M.H : Avec des musiciens sur scène et des danseurs qui interrogent eux-mêmes leur propre patrimoine artistique, ce qui m’intéressait était de privilégier également une forme d’histoire, une narration. Il est difficile d’avoir des informations sur ce qui s’est passé réellement ce jour du marché à Guernica. Peut-être y avait-il de la musique, des danseurs, un bal… Ces trois heures de bombardement ont dû paraître interminables. J’ai voulu inventer une pièce, comme si un enfant voyait ce qui se passait. Nous avons créé en effet cette chorégraphie dans des périodes de confinement et déconfinement, et la phrase de Pina Bausch me reste à l’esprit : « Dansez, dansez, sinon nous sommes perdus. » Gernika témoigne de notre manière commune de travailler, d’aller vers les publics : créer des ouvertures, ouvrir des interrogations. L’espoir nous fait vivre, survivre. Cette pièce me permet de combattre mon propre pessimisme grâce à la vitalité de danseurs incroyables qui, à chaque fois dans le studio, me rappelle que nous ne faisons pas cela pour rien. Les voir danser, sourire, donne une vraie énergie, celle que j’essaie de transmettre dans mes pièces. Le monde d’après, je ne sais pas trop ce qu’il donnera, mais une chose est sûre me concernant, suite à une collaboration si heureuse : il y aura un après-Bilaka !