Johanny Bert

Avec la créature Hen (prononcez heune), marionnette queer extravertie, dont la parole et les excès se mettent en quête de nos propres résistances à travers de multiples chansons, Johanny Bert poursuit une création marionnettique, fortement imprégnée du désir d’enrichir notre vision du monde et de bouleverser nos représentations. Il émeut également en mettant en scène de manière inédite un texte de Catherine Verlaguet, Le Processus, avec deux versions : salle de classe ou scène. Pour cet artiste, le théâtre doit porter des paroles d’aujourd’hui. Pour cela, grâce à de nombreuses commandes, il multiplie les collaborations avec des auteurs vivants : Marion Aubert, Stéphane Jaubertie, Magali Mougel, Guillaume Poix, Gwendoline Soublin ou Arnaud Cathrine. Implanté à Clermont-Ferrand, ce metteur en scène remarqué créera prochainement sa première mise en scène d’opéra, une certaine Flûte enchantée.

Entretien avec Johanny Bert

(Réalisé par Marc Blanchet en juin 2022)

Les deux spectacles que vous présentez diffèrent en bien des aspects. Hen (prononcez heune) est le nom d’une marionnette queer, dans un cabaret qui nous emporte dans les chansons inédites et les commentaires d’une créature pleine d’irrévérence. L’autre, Le Processus, est destiné aux adolescents dans une version présentée en classe et à tous dans une version scénique. Ce spectacle parle d’une jeune fille de quinze ans enceinte en proie à toutes les interrogations. Et si le point commun de ces trois formes était de parler d’une liberté du corps ?

Je suis d’accord avec ce rapprochement, auquel j’ajouterai une relation avec des écrivains contemporains, qu’il s’agisse des textes et des chansons écrits par des autrices et des auteurs pour Hen, et la mise en scène du texte de Catherine Verlaguet pour Le Processus. Je ne me reconnais pas spécialement dans des textes de répertoire ; j’aime les lire, les étudier, pas les mettre en scène. J’ai besoin de travailler avec des écritures actuelles, au sein d’une société en constante et rapide évolution. S’il existe évidemment des thèmes universels, j’ai besoin de vibrer avec des auteurs et autrices, en parlant du rapport que nous entretenons avec le corps aujourd’hui. Il en est de même dans ma manière de créer : j’éprouve le besoin de n’être pas étiqueter. L’impulsion première vient du propos du spectacle, et de la dramaturgie qu’il permet. Le texte du Processus m’a ainsi fait repartir à zéro dans mon désir de partage d’un sujet. Comment le faire voir, le faire entendre ? Quelle représentation des corps et des mots privilégier ? J’adore me surprendre. Ce sentiment est partagé avec les lieux et les spectateurs qui suivent mes créations. Il n’y a pas de forme connue d’avance mais à chaque fois une remise à plat et réinvention permanentes, même si de spectacle en spectacle on peut reconnaître mes projets.

Le Processus met en scène Claire, une adolescente qui se retrouve enceinte de son amoureux. Le spectacle est présenté dans deux formes : dans des classes de lycée, pour les adolescents donc, et en salle, pour les mêmes… et les adultes, de préférence leurs parents ! Comment avez-vous conçu « ces deux faces d’une même pièce » ?

Catherine Verlaguet a écrit cette pièce en pensant à une comédienne précise, Juliette Allain. Elle a choisi de se porter vers un homme pour la mise en scène, afin qu’il existe une parité dans ce regard sur l’avortement. Si l’autrice est une femme, et écrit pour une femme sur un sujet très féminin que les hommes ne peuvent connaître de l’intérieur, elle a toutefois souhaité une forme d’écoute et d’attention de la part des hommes. Quand j’ai lu Le Processus, ce fut à la fois une évidence et une déflagration. Je me suis dit qu’adolescent j’aurais aimé entendre cette parole. Nous l’avons « testé » très vite dans des classes : beaucoup de jeunes gens n’ont pas accès à ces mots, par gêne ou pudeur dans leur famille, à cause de la question de religion dans d’autres… mille raisons en fait !

Le Processus en classe supprime la machinerie théâtrale, n’étaient des casques pour une immersion sonore. La version tous publics s’inscrit dans une forme toute autre…

La représentation en classe est en deux temps : le spectacle proprement dit, puis un débat en présence d’un infirmier ou une infirmière scolaire, quelqu’un qui peut prendre éventuellement, dans son cadre professionnel, le relais de ces discussions. Les adolescents, filles comme garçons, ont beaucoup à dire sur le spectacle et possèdent sans conteste les éléments de langage sur la sexualité, les sexualités, le désir. Il nous faut être solide : nous avons une responsabilité. Nous parlons d’avortement, de sexualité, de la loi Veil. Nous avons joué dans de nombreuses villes. La pièce résonne toujours différemment, en fonction de la vie de l’adolescent, de sa famille, de son milieu social… Si nous répondons avec justesse, peut-être pouvons-nous « nettoyer » bien des choses dans leurs esprits. Le texte est comme un témoignage très direct ; de plus, la comédienne si elle a presque trente ans semble en avoir dix-huit. Cela crée une identification très forte. Les adolescents nous disent : on a l’impression que c’est une copine à nous qui raconte son histoire ! Ce n’est pas toutefois du théâtre d’intervention. Le spectacle vivant est là pour apporter un ailleurs qui nous fait réfléchir sur le présent. Le dispositif des casques pour les spectateurs permet à la comédienne de parler bas, de faire entendre sa voix de manière très intime, ce qui se passe dans son corps. Il y a ce décor sonore qui permet de décoller de la salle de classe. C’est une forme qui relève de l’émotionnel.

Et la version tous publics ?

Nous avions souvent ce retour des adolescents : il faudrait que nos parents connaissent ce spectacle ! J’avais envie que ceux qui avaient vu la première forme redécouvrent l’histoire, avec les possibilités du plateau, en accord avec la comédienne et l’autrice. Pour cette version scénique, nous utilisons le son, la lumière et la vidéo dans un rapport frontal. Les adolescents qui voient les deux formes ont l’impression de voir deux spectacles avec le même texte. De plus, ils peuvent lire un roman écrit après par Catherine Verlaguet, qui prolonge certains aspects de l’histoire. J’ai demandé à une jeune réalisatrice de films d’animation, Inès Bernard Espina, de montrer ce qui se passait dans la tête de Claire. Il existe dans cette deuxième version une alternance entre un travail d’images graphiques, plastiques et un travail de jeu pur, concret, direct. La belle idée du texte de Catherine Verlaguet est que c’est une histoire d’amour, une relation sexuelle consentie, puis l’accident et les doutes arrivent. Le jeune garçon est impliqué dans les décisions de Claire, et lui dit : c’est ton corps, ce sont tes choix.

Parlons d’Hen, une marionnette queer très exubérante qui donne un spectacle de cabaret…

J’appartiens à la communauté queer sans être pour autant transgenre. Hen, ni il ni elle, n’est pas transgenre ; c’est un personnage chimérique, onirique. Il peut être complètement homme ou femme, jouer avec ces identités, ces corps multiples, ces identités sexuelles multiples. C’est un spectacle très personnel que j’avais envie d’interpréter en tant que comédien, chanteur et marionnettiste. Il est lié à de nombreuses discriminations que j’ai pu observer, surtout quand j’étais militant dans des associations lgbt au temps de la Manif pour tous. J’ai eu envie de construire sur scène un personnage qui ne soit pas dans une introspection douloureuse de ses identités mais au contraire les affirme, et nous renvoie cette liberté. Je ne pouvais pas l’interpréter. Je ne me serais pas senti légitime avec mon corps. J’aurais trouvé cela maladroit de me transformer avec des faux-seins, etc., La marionnette a, elle, une force symbolique, également une forme de naïveté insolente. Le spectateur se laisse surprendre par son impertinence. Hen parle du pouvoir du capitalisme comme de sexualité, à travers des corps multiples dont cette créature ne cesse de changer. Et pose une question essentielle au public : si j’étais un humain, et n’étais pas dans l’espace protégé qu’est le théâtre, m’accepteriez-vous de la même façon ? Le personnage ne nous impose pas sa vision du monde. Il souhaite juste être accepté tel qu’il est, avec ses faiblesses, ses folies, ses désirs… Les gens sont plutôt bienveillants avec lui. Il ne les agresse pas, même s’il a toujours un sourire en coin. Il dit les choses calmement… mais les dit quand même ! Nous sommes deux, une manipulatrice et un manipulateur, avec deux musiciens en direct sur le plateau. C’est un spectacle un peu fou et foutraque, surprenant, nécessairement joyeux. Une forme de poésie se dégage de cette insolence, de ces images-clichés, de ce mélange de corps, jamais vulgaire, toujours insolent. Ça parle d’hétéro, de bi, d’homo, de sexualité ; ça parle d’amour, de cul, de désir ; ça reparle d’amour, de patriarcat, de féminisme. Ça parle du corps.