Lia Rodrigues

Depuis la favela de Maré, à Rio de Janeiro, Lia Rodrigues est depuis 30 ans la chorégraphe du choc et de la fureur, du corps collectif et politique. Les huit scènes nationales de la Nouvelle-Aquitaine s’allient pour mettre en lumière cette artiste internationale majeure, et la soutenir dans un contexte politique brésilien tendu. Pour cela, nous diffusons une pièce phare de son répertoire : Fúria coproduisons sa nouvelle création Encantado

LIA RODRIGUES
Née au Brésil en 1956, Lia Rodrigues suit une formation de ballet classique à São Paulo, fonde en 1977 le Grupo Andança, s’installe en France entre 1980 et 1982 et intègre la compagnie de Maguy Marin. De retour au Brésil, elle fonde en 1990 sa compagnie, la Lia Rodrigues Companhia de Danças et l’installe dans la favela de Maré en 2004. En 1992, elle crée et dirige pendant quatorze ans le Festival Panorama, festival de danse le plus important de Rio de Janeiro. Son travail prend appui sur les actions artistiques et pédagogiques qu’elle pilote dans la favela où elle a créé, avec l’association Redes da Maré, le Centre des arts et l’École libre de danse. Son but : démocratiser l’accès à l’art pour tous ceux qui vivent en état de vulnérabilité.

Entretien avec Lia Rodrigues

UN PEU D’HISTOIRE : LE DIALOGUE ENTRE UN PROJET ARTISTIQUE ET UN PROJET SOCIAL

Quand, en 2003 j’ai décidé d’installer ma compagnie de danse au sein de la favela de Mare, j’étais consciente que nous allions être confrontés à des situations bien spécifiques, compte tenu des inégalités économiques et sociales au Brésil. La Maré est un quartier de la ville de Rio ou vivent près de 140 000 personnes. Il est important de comprendre que dans la ville de Rio de Janeiro le bidonville n’est pas périphérique, il n’encercle pas la ville, mais se trouve à l’intérieur, il est central, entraînant la coexistence d’univers sociaux très distincts. Et malgré cette étroite coexistence, le fossé entre ces mondes est très vaste. Je crois que l’acte artistique ne peut pas se restreindre à la création d’une œuvre d’art. Il faut d’abord et simultanément occuper un espace, créer un territoire et provoquer les conditions pour y survivre. Aménager, déplacer, construire des stratégies, réparer, restaurer. Bâtir le terrain pour que l’œuvre d’art puisse exister. Au Brésil, pays où les aides publiques à la culture sont inexistantes en ce moment et depuis quelque temps déjà, ceci signifie une lutte quotidienne et la recherche permanente de solutions pour survivre. C’est la raison pour laquelle, il m’a paru fondamental de créer un espace physique consacré à l’art dans ce quartier. C’est en partenariat avec REDES, une association qui fait un travail social et pédagogique depuis plus de vingt ans au sein de la Maré, que nous avons construit le Centro de Artes da Maré. Le Centro de Artes est un espace de partage et d’échange de savoirs. C’est dans ce lieu que la compagnie répète, crée ses nouvelles pièces et les présentent en avant-première. En 2011, toujours en partenariat avec REDES, nous avons inauguré l’Escola Livre de Dança da Maré qui compte près de 300 élèves dans les cours ouverts à tout public, et un groupe de 18 jeunes qui suivent une formation continue en danse. Ma compagnie existe depuis trente ans et fonctionne aussi comme un lieu de formation et d'émancipation. Stimuler la réflexion, promouvoir des espaces de débat, sensibiliser d’autres individus aux questions de l’art contemporain, générer des rencontres intellectuelles et affectives, soutenir et investir dans la formation de jeunes artistes et de nouveaux publics, sont les axes qui m’ont guidée à ce jour dans toutes mes actions. Pendant toutes ces années, la compagnie a eu recours a des formes diverses pour pouvoir maintenir son activité : sans aucun financement, grâce à des aides publiques, avec des fonds propres et les cachets des présentations au Brésil ou à l’étranger, grâce aux coproductions de pays européens, avec des partenariats nationaux et internationaux. Toutes ces formes de survie s’alternent et sont complémentaires, encore aujourd’hui. Je peux dire que faire de la danse au Brésil c’est perdurer et résister. La réalité du lieu où l’on travaille influence de façon déterminante nos modes de création et de production. Ceci est valable pour une favela de Rio comme pour n’importe quel autre endroit dans le monde. J’articule ma démarche comme chorégraphe dans ce territoire, en créant des stratégies afin que notre travail puisse aller à la rencontre aussi bien des habitants de la Maré, que des publics des autres quartiers de la ville de Rio de Janeiro, et aussi des public dans d’autres pays du monde. Penser la relation entre ce que l’on crée et les différents spectateurs est un défi. Quelle est la manière dont chacun va trouver sa place à partir de cette rencontre, avec ses similitudes, ses différences, les uns envers les autres, les uns avec les autres ? C’est une question qui est au cœur de mon travail.

ÊTRE ENSEMBLE POUR FAIRE BARRAGE

Avec l’expérience traumatisante de cette pandémie, le monde n’est plus que jamais concevable qu'en se réinventant dans la pratique et dans le travail pour la construction des alternatives, associant notre discours et nos convictions d'actions concrètes. Et la solidarité est l'un des principaux moyens pour faire face au défi qui s’impose pour maintenir la pluralité, la diversité et la survie des arts vivants. La solidarité est un principe actif puissant qui guide et enrichit les relations humaines aujourd'hui. À ce propos, la coopération entre les huit scènes nationales d’une même région de France pour soutenir un projet d’une artiste et une compagnie du Brésil nous ouvre une nouvelle voie pour une nouvelle ère après la pandémie. Le réseau solidaire imaginé par ces programmateurs est un projet à deux volets : d’abord la diffusion de deux pièces du répertoire de la compagnie et puis le soutien en coproduction et en diffusion d’une nouvelle création. C’est un projet que met en place une collaboration réelle et sans précédent assurant ainsi la survie de nos idées artistiques et politiques. Plus que jamais le dialogue Nord-Sud est essentiel puisque la diversité des propositions esthétiques est au cœur de toutes les transformations. À cette époque où se construisent partout dans le monde de plus en plus de murs et de barrières, où les territoires sont férocement délimités, où les frontières sont imposées et rigoureusement défendues, ce projet propose de faire le mouvement inverse et de découvrir grâce à nos différences, des possibilités de partage, d’inventer des résistances et d’imaginer des dialogues et des échanges.

LIA RODRIGUES