Ludovic Estebeteguy

Metteur en scène et cofondateur en 2014 de la Cie Jour de fête, véritable collectif théâtral, Ludo Estebeteguy, également comédien, a rejoint la Théâtre des Chimères de 2005 à 2011, puis le Théâtre de l’Unité, troupe historique des arts de la rue depuis 2012. Son histoire est en effet d’avoir quitté les scènes obscures pour le grand espace à la fois connu et sauvage des rues, des places, des lieux publics. Ses spectacles transforment par des fictions soudaines, nées souvent d’authentiques enquêtes, le monde autour de nous, invitant le spectateur à vivre un rapport nouveau avec des paysages généralement urbains. Et tout cela en mouvement ! Avec La Promesse, d’après le roman d’Andrée Chédid, le spectateur accompagne le récit d’une femme dans la guerre, et se retrouve à se déplacer avec les personnages de scène en scène, de lieu en lieu, jusqu’au vertige, avec le sentiment constant d’une expérience d’altérité essentielle.  

Entretien avec Ludovic Estebeteguy

(Réalisé par Marc Blanchet en juin 2022)

Comment avez-vous découvert Le Message, le roman d’Andrée Chédid ? De quelle manière avez-vous orienté ce texte vers votre travail de théâtre dans la rue ?

C’est un processus assez long, semblable à un précédent spectacle, Le Projet Laramie. J’ai découvert ce texte voici plusieurs années avec des élèves de quatrième. C’était dans leur programme, à travers la notion d’amour empêché. Je devais travailler avec une trentaine d’élèves pour un projet de mise en scène. Ce fut la rencontre avec le roman, également avec un enfant. Jeune comédien, je suis arrivé avec plein de références et de propositions, et j’ai dit : ancrez bien vos jambes dans le sol ! Or j’avais un enfant unijambiste… qui n’a pas vécu cela comme une contrainte. Cela lui permettait de jouer à la guerre. Il se jetait derrière son fauteuil ; il avait une rage de vivre dû à son handicap. Cela m’est resté à l’esprit plusieurs années durant. Puis l’envie est revenue il y a peu d’aller travailler sur la thématique d’une ville en guerre. Dans le roman d’Andrée Chédid, nous ne savons pas où l’action se déroule, de même nous sommes confrontés à une notion importante : l’amour. Parler de guerre, et d’amour, de guerre dans un couple, comment être ensemble, se retrouver séparés, se remettre ensemble – en somme des guerre internes, tout cela parcourt le roman comme notre mise en scène. Aujourd’hui c’est plus proche de nous avec la guerre en Ukraine. Parler d’amour dans le contexte d’une guerre se révèle passionnant avec l’écriture poétique d’Andrée Chédid, qui n’est pas sans sécheresse. Précisons qu’il s’agit d’une réécriture, avec des thématiques et des enjeux similaires, et cette question : quel message avons-nous à délivrer ? Faire passer un message d’amour, une urgence de parole, quand quelqu’un sait qu’il va mourir invite à d’autres questions : quelle posture pour délivrer ce message ? Ce type « d’accompagnement » m’intéresse, pour sa dimension tragique. Pour notre mise en scène, nous avons travaillé avec un auteur libanais, Étienne Damien. Il a vécu concrètement la guerre, sans avoir connu l’amour me dit-il. Je lui réponds l’inverse…

Cet accompagnement, à la fois concret et métaphorique, passe par un déroulement de l’histoire dans l’espace public et le déplacement des spectateurs…

Le personnage de Marie, blessé, tente de se déplacer. La dramaturgie se lie à cette tentative de déplacement, avec, en effet, des spectateurs mis eux-mêmes en action par la marche, et pris ainsi, autrement, dans l’histoire. Nous sommes dans un rapport à l’espace public, dans un esprit cinématographique à 360°, avec des événements qui peuvent surgir de tous côtés. D’ailleurs, il existe dans l’écriture d’Andrée Chédid un rapport au cinéma. Elle a écrit une nouvelle du même esprit auparavant intitulée La Mort au ralenti. Nous sommes dans des procédés cinématographiques. Comment amener les spectateurs à vivre pareille expérience ? Que représente le fait de marcher quand un personnage ne peut plus le faire ? Qu’est-ce que marcher, avancer seul, avec les autres ? Il est fascinant d’observer par cette invitation comment les spectateurs se mettent en mouvement… et aussi les comédiens ! Nous travaillons pour cela avec une chorégraphe. Voir le personnage de Marie souffrir et mourir pendant deux heures n’a aucun intérêt théâtral en soi. Ce qui importe, c’est son combat. Sur ce point, nous avons changé pas mal de choses par rapport au roman. Le chœur, la choralité, se révèlent essentiels. D’eux-mêmes, les spectateurs emmènent Marie pour qu’elle délivre son message. Nous avons tous envie de l’aider. Il s’agit d’arriver à une émotion collective.

Cette mobilité témoigne-t-elle du désir pour la Compagnie Jour de Fête, dans Le Message et d’autres spectacles, que le spectateur fasse l’expérience d’une communauté ?

Nous travaillons avec des équipes importantes, de toutes nationalités, de tous âges, comprenant comédiens, artistes, acrobates, musiciens… Ce qui importe, c’est de faire résonner des textes contemporains poétiques engagés dans l’espace public. Ce n’est pas le plus simple ! De plus, ces textes abordent des thématiques fortes, qui ont une résonance particulière. Il s’agit de revenir à l’essence du théâtre, sur la place publique, l’agora, d’échanger sur des thématiques sans être donneurs de leçons, de garder en mémoire la pensée brechtienne.

Hors des salles obscures, votre travail relève des problématiques d’un théâtre populaire avec l’inclusion du public …

Un personnage intéressant dans cette œuvre est Georgio, un jeune franc-tireur. Nous ignorons si c’est lui qui a tiré sur Marie. Il est passionné par la littérature ; il parle par citations. Le travail avec la chorégraphe prend dès lors toute son importance : le corps peut-il parler sans que le personnage soit bavard ? Hors de toute parole, l’intervention de la chorégraphe sur ce texte permet une approche approfondie de ce ce corps si présent dans l’œuvre de Chédid. Le personnage de Marie a reçu une balle dans le dos : nous nous retrouvons face au défi de créer un langage corporel, de partir du réalisme pour arriver à une gestuelle, une véritable écriture chorégraphique, qui puisse nous emmener vers autre chose. De fait, Marie n’est plus seule avec un chœur qui l’aide dans ses douloureux déplacements.

 

Dessus cette réalité palpable, quelque chose se dépose – de dansé, de symbolique. Souhaitez-vous atteindre une forme d’élasticité du mouvement au sein d’une pluralité de formes artistiques ?

Travailler dans l’espace public, ce n’est pas jouer avec. Il s’agit d’un métier, d’un engagement, social, politique, artistique. Personne ne se retrouve par hasard à cet endroit ! De même, dans cette pratique artistique en extérieur, personne ne peut nier être dans le présent, l’art du présent : le passage d’un oiseau, la pluie, toutes sortes d’imprévus ou d’incidents. J’apprécie qu’une écriture soit crue, réelle, mais suis ravi quand ça décolle. Nous avons besoin que cette réalité nous porte, nous pousse. Je fais du théâtre par amour et par espoir. S’il n’y a pas de lyrisme là-dedans, j’ai ce désir d’un envol en utilisant les codes de l’espace public afin que, progressivement, cet envol soit effectif, à travers des images fortes, des moments singuliers, riches d’émotions. Alors oui, il y a conjonction de plusieurs formes d’art. Nous pouvons même faire une sorte d’omelette norvégienne, en étant drôle et puissant, tragique s’il le faut, à travers des images christiques, des piétas, qui déboulent dans l’espace public – en somme la rencontre de des tableaux vivants et tragi-comique. N’oublions pas qu’à la base Marie est photographe de guerre. Elle a donc ce rapport personnel à l’image…

Après toutes ces années de création dans l’espace public, comment voyez-vous aujourd’hui le lien de la Compagnie Jour de Fête avec le public ?

La « pâte » de la Compagnie Jour de Fête est un rapport à l’authenticité, au plaisir de se retrouver, non seulement au moment de la représentation, mais dans l’avant, le pendant et l’après. C’est un accompagnement total en fait. Nous concevons nos projets dans cet accueil, l’envie de vivre des choses avec les gens, d’établir un rapport à la vie, à la fête, au théâtre d’origine, avec une exigence envers les textes retenus. Si la Compagnie s’appelle Jour de Fête, ce n’est pas non plus un hasard. Et si nos thèmes sont apparemment sérieux, ils ne sont pas sans joie ni espoir. Importe avant tout la manière de les penser, de les raconter. Nous sommes touchés quand les gens sont émus, également quand ils ont ri. Il s’agit d’un mélange ; au final, ils ne savent plus trop ! Ce rapport d’une profonde humanité avec la troupe se ressent chaque fois. Le public a plaisir à nous retrouver de création en création, avec les mêmes artistes. Ce travail s’inscrit aussi au Pays basque, dont la langue traverse par instants nos spectacles, également, l’occitan, l’espagnol ou l’italien. Nous travaillons les langues dans notre rapport avec l’autre, avec le souhait que ce soit toujours compréhensible pour tous.