Sandrine Anglade

Théâtre, musique, mouvement : depuis 1999, la metteuse en scène fait feu de tout bois pour inventer, réinventer des formes existantes à l’opéra et au théâtre, ou créer, de manière plus expérimentale, des objets scéniques inédits, notamment depuis la création de sa compagnie éponyme en 2003. Qu’il s’agisse d’apporter un éclairage nouveau aux œuvres lyriques de Britten, Berg ou Prokofiev, aux pièces de Marivaux, Molière, Corneille ou Shakespeare, d’adapter un récit de Pierre Michon ou d’embarquer quarante choristes amateurs et quatre chanteurs professionnels sur un plateau, Sandrine Anglade place la voix au centre de son travail théâtral.

Entretien avec Sandrine Anglade

Votre travail de mise en scène concerne autant des projets musico-théâtraux que des mises en scène d’opéras. N’ont-ils pas comme point commun un certain plaisir de la transgression ?

Je mettrai en premier le goût de la transgression ! En le faisant suivre rapidement du terme de pluriel, plus précisément de dramaturgies ou modes d’expression pluriels plutôt que transdisciplinaires. Enfin, j’ajouterai le mot éclectique, qui témoigne de mes trois axes de recherche ! Le point d’unité est en effet la musique. Dans le texte de théâtre, il s’agit de celle des mots, d’en faire ressortir avec justesse la musique, le rythme. Quand je travaille sur le théâtre de répertoire, mon désir est de faire entrer des formes musicales dans ces œuvres… Comme je l’ai fait par exemple en incorporant une batterie dans Le Cid ! C’est-à-dire en apportant un travail de pulsation interne à l’alexandrin sans rien trahir de l’aspect romanesque de l’œuvre. Pour l’opéra, rythme et temps sont écrits : livret et texte musical existent en effet « par avance » ! Je cherche dès lors à créer un espace poétique et intrinsèque à l’œuvre. Ce que j’aime dans ce domaine, c’est recevoir une commande… Qu’un responsable d’un lieu artistique me dise : « je pense à toi pour telle œuvre. » Déjà ça m’intrigue ! Le troisième aspect de mon travail relève de « la création pure ». Il est plus difficile à définir. Il tient à la fois de la réflexion et de l’intuition. Jingle en constitue une nouvelle étape. J’ai besoin d’alterner ces trois axes : œuvres de répertoire (je mets prochainement en scène La Tempête, ce sera un vrai plaisir d’aller vers l’énigme de ce texte), opéras, et des formes plus singulières comme Jingle (qui vient après Le Roi du bois, sur un texte de Pierre Michon, avec Jacques Bonnaffé).

Comment abordez-vous le chant dans vos mises en scène ?

Deux directions me hantent profondément : d’une part, le désir d’aller vers une écriture de la forme, du rythme, du temps, de l’espace avec une musique écrite ; de l’autre, le choix de textes et de formes qui ne sont pas sans consonances philosophiques, et s’avèrent de grandes fables sur l’humanité, des questions sur notre place dans le monde, d’un point de vue presque spirituel. Je suis au croisement de ces deux choses. Plus que le chant, c’est un rapport à la voix : comment elle résonne, comment les mots résonnent dans l’espace. Je suis attentive à l’équilibre des voix, les timbres comme les couleurs, et plus précisément encore à la profondeur de la voix. Elle réside autant dans la qualité d’émission que dans les propositions des comédiens en répétitions. La voix, c’est un corps. Cela m’intéresse d’observer comment voix et corps se rencontrent pour porter une musicalité spécifique. C’est une histoire de sincérité. L’ancrage du corps dans le sol, dans la terre, fonctionne avec la sincérité, l’émission vocale. Rien de pire qu’un comédien qui dit un texte avec une voix très engorgée, complètement trafiquée. Ce qui demeure étonnant avec la voix lyrique, qui est extrêmement travaillée, c’est de l’emmener vers une émotion. Même s’il s’agit d’artificialité, même si l’apprentissage de ce type de voix est très technique, cela ne doit pas primer sur le plateau !

Votre approche de la voix mêle l’intime et le collectif…

Pour moi, l’enfer, ce n’est jamais les autres ! J’ai une propension profonde à aimer. Je suis émue quand Miranda dans La Tempête s’exclame en voyant un groupe de personnes : « Mon dieu ! Que l’humanité est belle ! » Peut-être un jour pourra-t-on corriger le tir et se dire la même chose, avec tous les possibles… L’intime et le collectif, je les ai expérimentés en travaillant il y a quinze ans avec l’ensemble baroque d’Emmanuelle Haïm. Cette période me fascine dans la relation qu’elle établit entre la terre et le ciel. J’aspire à ce point de tension. Le théâtre est souvent une chose concrète, ancrée, en même temps elle nous invite à partir très loin dans notre tête. L’opéra baroque fait parler la Lune comme Shakespeare fait parler le Temps ! On peut devenir une personne métaphorique en ayant les pieds dans le sol, j’en suis convaincue…

Vous présentez votre pièce Jingle avec le sous-titre « performance musico-théâtrale »…

Le terme de performance pose celui d’une exigence. Il s’agit de l’être déjà vis-à-vis de nous-mêmes et d’arriver à créer un objet scénique qui rende sensible les états de la voix. Le monde est fait de strates et d’empilement de strates. Aussi quand je dirige des acteurs, je travaille beaucoup sur l’idée de la rupture et du contraste : dire une chose et l’oublier dans la phrase d’après, puis repartir sur autre chose… Le spectateur doit percevoir ce travail sur la mémoire et les interrogations qui lui sont propres : quelles sont les voix de notre mémoire ? Qu’est-ce que la musique ? De même, que voit-on ? Voit-on ce que l’on entend ? Et l’inverse !

Jingle témoigne de votre amour du chant avec un dispositif particulier : voix, trio instrumental, dix bandes magnétiques… et grille-pain !

Jingle, c’est la voix dans tous ses états. Après des rencontres avec toutes sortes de publics, souvent éloignés des lieux de théâtre, l’auteur Violaine Schwartz et moi-même avons élaboré l’histoire de cette femme seule, qui a perdu sa capacité de chanter. Elle multiplie depuis ses lectures sur le chant, espérant comprendre quelque chose à cette étrange mutité. Ancienne animatrice de radio, elle est traversée des voix enregistrées lors de ses émissions, elle qui interviewait des gens en leur demandant : qu’est-ce que chanter ? Voix incarnées, voix diffusées, voix musicales : toutes sont là sur le plateau, en contrepoint du texte plus linéaire de Violaine Schwartz. Cette femme a ceci de commun avec chacun de nous qu’elle possède plusieurs voix en elle. Nos voix évoluent dans la sphère intime ou publique, la première témoigne ici d’une solitude, faite de colère et de désespoir. Le spectacle nous fait ressentir et parvenir ces voix rencontrées par cette femme à la « tête magnétique ». Le dispositif, par un trio musical « incarné » et des enceintes, augmente cette circulation des voix, autour de cette femme, isolée au début et pour laquelle l’espace va progressivement s’agrandir… jusqu’à être rejointe par un chœur amateur sur scène. Quant au grille-pain, vous verrez bien…