Audrey Bonnet

Née en 1975. Après le Cours Florent, elle rejoint le Conservatoire national supérieur d’art dramatique, puis devient pensionnaire de la Comédie-Française de 2003 à 2006. Depuis 1999, elle a joué sous la direction des plus grands metteurs en scène, dans de nombreux classiques et plusieurs créations de Pascal Rambert. Elle a tourné dans une douzaine de films et créé sa première mise en scène en 2021 (Sur les sentiers de l’éternité, écrit et interprété par Mathieu Genet au Théâtre en pièces, Chartres).

Entretien avec Audrey Bonnet

«Vous venez à la Scène nationale du Sud-Aquitain avec les spectacles de deux metteurs en scène, Daniel San Pedro avec Andando, Lorca 1936  et Pascal Rambert avec Clôture de l’amour, Sœurs et 3 annonciations. Daniel San Pedro travaille de manière singulière, autant dans sa conception d’un spectacle que dans la manière de réunir des artistes…

Dans ce spectacle, Daniel San Pedro a défini un fil narratif en s’inspirant de plusieurs aspects de l’œuvre de Federico García Lorca – essais, correspondances, poèmes, avec l’invention de personnages issus de sa dernière pièce, La Maison de Bernarda Alba. Il commence son spectacle en réunissant des noms de personnes sur le papier. Chaque choix relève de liens profonds avec la personne désirée. Daniel San Pedro a un instinct de la vie très profond, très vif. Et comme nous sommes des éponges, il en a réunies six ! Cela passe sur scène par la parole, mais surtout par le chant. L’axe de partage de son travail met très à nu. Spectateurs, musiciens et chanteuses, tous se retrouvent dans une forme de vérité, sans artifice ni effet. Daniel San Pedro parvient à convoquer cette magie à chaque fois. Un travail trop cadré fait parfois que les artistes qui créent avec l’instant se perdent, ou y perdent. Dans Andando, Lorca 1936, les risques pris sont démesurés. Cette tension permet quelque chose de charnel, de sensuel. Car, croyez-moi, en le jouant, chacune et chacun sur le plateau se prend des électrochocs émotionnels, par le chant d’une autre, un regard posé sur un musicien. Tout au long de la représentation, je suis submergée d’émotions. Heureusement, tout cela circule avec bonheur ; une main rattrape l’autre ; nous franchissons ensemble ce temps fragile, conscients de ce qui circule si puissamment entre nous. Lors d’une création, Daniel San Pedro ose prendre son temps. Il laisse de micro-événements arriver, le jeu surgir de manière spontanée. Il garde sans cesse une sorte de réflexion instinctive et se laisse guider par ses intuitions. Il ne précipite pas la construction de quelque chose ; il fait confiance à une lente et patiente édification des choses, pour qu’elles se déploient et déplient dans un temps égal et juste.

Dire la poésie, ou la chanter, relève d’un engagement plus spécifique qu’une pièce de théâtre ?

Cet engagement est toujours plus délicat dans le partage du poème que dans des dramaturgies théâtrales. Ce rapport aux mots est de l’ordre de l’intime. Comme nous lisons généralement de la poésie sans la dire à voix haute, il y a de fait un rapport avec le silence. La poésie est une chose très silencieuse. Se laisser travailler par un texte sur scène demande beaucoup de vigilance. C’est un cheminement avec ses ratages et ses perditions, il faut laisser les mots nous remplir… et en même temps les remplir de quelque chose, se dire : “Allez, je mets de la couleur bleue là-dedans parce que cette sensation me vient à l’esprit.” Daniel San Pedro a perçu chez moi cette quête, comme metteur en scène et comme comédien. J’ai joué à ses côtés, il a de telles écoutilles ! Son talent pour Andando, Lorca 1936 a été de réunir plusieurs quêtes et créer ainsi une aventure commune. 

Avec Pascal Rambert, écriture personnelle et mise en scène sont liées. Il vous invite dans un tout autre univers théâtral. Nous assistons à la naissance d’une parole qui se déploie comme un flux incessant et qui engage physiquement, non sans violence. Quelle expérience du corps avez-vous avec cet artiste, que vous jouez ici dans trois spectacles différents ?

J’ai rencontré Pascal Rambert en 2000. Je sortais du conservatoire alors que le Jeune théâtre national faisait passer des auditions. Il était venu, pour un workshop de dix jours de stage, rechercher des acteurs et actrices pour sa pièce Asservissement sexuel volontaire qu’il montait dans la petite salle du Théâtre de la Colline… J’attrape le texte pour l’audition et là j’éprouve un bouleversement… conscient, inconscient, impossible à dire ! J’arrive au stage ; je le vois assis sur sa chaise : un vrai coup de foudre, avec ses mots, avec lui, son écoute, sa verticalité, son regard sur chacun. Ce furent dix jours de travail merveilleux. Avec Pascal Rambert, chacun dit ce qu’il veut quand il le veut ; c’est à la fois de l’écoute et du silence. Partir de ce silence quand les corps entiers sont à l’écoute de l’espace et des autres, c’est épidermique, c’est organique. J’ai senti que ma colonne vertébrale comme ma colonne d’air et d’émission s’ouvraient ! J’avais déjà vécu cela auparavant avec certains auteurs, juste en travaillant des textes, mais là, ce fut du non-stop avec quelqu’un de très expressif dans son regard et ses grognements (ce ne sont pas toujours des phrases entières, il a un côté animal !). Tout écoute avec lui, le moindre morceau de cheveu, de cil ! J’en ai eu la confirmation dans tous les ateliers que nous avons montés depuis ensemble. Il dresse l’être humain dans une perception totale du monde, à 360 degrés. Je suis allée dans bien des pays voir d’autres interprétations de Clôture de l’amour. Selon la langue, les cultures, le corps n’est pas le même. Ce texte agit comme un révélateur. Certains montent au front, d’autres ploient, d’autres ne ploieront jamais. Des gestes reviennent d’une mise en scène à une autre chez les interprètes. Cette écriture traverse les êtres. Il insuffle dans le texte quelque chose d’organique.

Ses textes parlent notamment de notre rapport au langage. Comment nous recevons une parole, pouvons parler, libérer notre parole, ou s’en libérer, l’émettre afin de toucher l’autre. Avec le sentiment que plus un être parle, plus sa parole s’avère insuffisante.

Oui la tentative est vaine. Je l’ai bien compris avec sa pièce Sœurs ! À un tel point que j’avais inversé les jours et les nuits. Je ne dormais plus ; mon corps continuait à jouer dans les dix heures qui suivaient… Pour chacune de ses pièces, pour chaque création, son écriture nous place à des endroits différents, dans le corps et l’esprit : Clôture de l’amour, Architecture, Sœur, 3 annonciations… Pascal Rambert semble se lancer à chaque fois des défis. En tout cas, il me fait travailler dans des zones que j’ignorais auparavant. Le corps n’arrête pas de ressentir ces mots, ces confrontations… 

Après la séparation au cœur de Clôture de l’amour, avec Stanislas Nordey, le rapport familial exacerbé dans Sœurs, avec Marina Hands, 3 annonciations vous emmène ailleurs, dans tous les sens du terme… 

Dans 3 annonciations, j’ai le costume de ma vie, le costume de mes rêves ! Je suis habillée en cosmonaute, prête à partir avec Thomas Pesquet ! C’est une autre pulsation cardiaque, un autre endroit d’émission. La première fois que j’ai lu ce texte en français, après celui en italien, joué par Silvia Costa, et en espagnol par Barbara Lennie, j’ai perçu avec émotion ce kaléidoscope « passé présent futur » au-dessus du sol, d’une profonde tristesse et mélancolie. Ça m’a fait l’effet d’un négatif photographique, avec cette lumière rouge. J’ai fait du développement photo quand j’étais petite avec mon père, dans notre HLM de Bobigny… je le réalise maintenant. Les lumières d’Yves Godin permettent cette « révélation » dont parle le texte. Mon père avait transformé le cagibi en labo photo. La nuit, comme j’étais un peu insomniaque, j’allais développer des photos mais à quatre heures du matin il fallait aller se coucher ! Le matin, nous nous levions avec ma sœur. Il y avait toutes ces photos qui séchaient ; je récupérais celles que mon père avait déchirées – mes préférées n’étaient pas les siennes ! En pensant à ce spectacle, à cette lumière rouge de labo photo, à cette révélation, voici que tout à coup je me souviens des odeurs, du temps, de la matière…   ●