Daniel San Pedro

Formé au Conservatoire national de Madrid, il a joué entre autres pour Wajdi Mouawad, Marcel Maréchal, Laurent Serrano et Fabrice Melquiot. Pour La Compagnie des Petits Champs, il a mis en scène Federico Garcia Lorca, Le Voyage en Uruguay de Clément Hervieu-Léger, qu’il a codirigé avec Brigitte Lefèvre dans Le Journal de Nijinski. « C’est un homme de troupe, tout sauf un solitaire. Metteur en scène, il vit avec le groupe, fait à manger pour tout le monde, est à la fois un frère, un père, une mère ! Comédien, il est d’une grande solidité et se révèle un partenaire formidable. Toujours une solution face à l’imprévu ! Le théâtre le transcende. » Clément Hervieu-Léger

Entretien avec Daniel San Pedro

Votre compagnie est singulière puisque codirigée avec Clément Hervieu-Léger, qui vient de Normandie, et vous d’Espagne…

Oui côtés Castille et Pays Basque ! Clément m’a montré sa maison familiale dans le département de l’Eure, construite par son grand-père en 1950, étable-modèle donnant du confort aux animaux ! C’était devenu le lieu de jeux pour Clément et ses cousins le week-end, un espace qui favorise les rêves de théâtre. Avec ses deux mille mètres carrés, dont un grenier à grains qui s’est imposé de suite comme une salle de répétition, nous avons trouvé un lieu de résidence, de travail, ouvert à d’autres compagnies de la région. Très vite, nous avons décidé chacun de nous lancer dans une première mise en scène au sein de la compagnie, Clément avec L’Épreuve de Marivaux, moi avec Yerma de Garcia Lorca.

Comment qualifieriez-vous votre travail de metteur en scène ?

Au départ, j’éprouve toujours la volonté de raconter une histoire. Théâtre de répertoire ou non, cette envie s’inscrit en amont. Ensuite vient le choix des acteurs, et la présence de certains collaborateurs. Le reste, ce n’est que de la technique, de l’organisation… et énormément de travail. Dès que l’idée surgit dans ma tête, je me mets en rêverie tout en me plongeant dans l’univers que je vais mettre en place. Je commence à bâtir le spectacle à tous les niveaux : costumes, dramaturgie, images, que je soumets à la scénographe Aurélie Maestre en l’emmenant sans diktat vers mes désirs. Je travaille ainsi, longtemps à l’avance.  Il faut deux ans en moyenne pour lancer un projet, le temps que la rêverie se mette en place…

Comment avez-vous découvert l’œuvre de Federico Garcia Lorca ?

J’ai découvert Garcia Lorca très tôt, à dix ans. Comme beaucoup d’enfants, j’ai entendu parler de lui à l’école. D’emblée, sa vie m’est apparue comme incroyable, et par là-même romanesque : voilà un gamin qui grandit en Andalousie, écrit de la poésie, se retrouve ensuite à Madrid, à l’université, entouré de Buñuel, de Dalí, et de ces poètes qui ont formé la Génération de 27, une sorte de Cercle des poètes disparus ! Cette « génération » en a fait rêver d’autres, sans oublier, pour contextualiser, la guerre civile d’Espagne. Les gens parlaient avec mystère de cette période ; chaque famille avait ses secrets, ses blessures… Ensuite, j’ai mieux découvert sa poésie et son théâtre. La force de son écriture ne m’a plus jamais quitté. Si je n’ai jamais eu pour « mission » de monter ses pièces en France, je n’en ai pas moins réalisé qu’elles étaient peu jouées. Yerma est considérée en Espagne comme la plus grande pièce de Lorca. J’ai eu envie de monter cette pièce complexe, l’histoire d’un couple qui ne peut pas avoir d’enfant. Seulement, n’importe qui passe vite à côté s’il pense que Yerma est stérile et qu’il s’agit du drame d’une femme stérile. J’ai eu pour souci de mieux comprendre ce théâtre, pour en donner une vision juste. Il existe beaucoup de clichés en France autour de l’Espagne. Dont l’opéra Carmen, avec des femmes qui dansent sur les tables et des hommes au caractère ténébreux ! Oh bien sûr, j’adore le flamenco et j’ai grandi dans une famille qui aime la tauromachie… Les trois pièces de Lorca parlent surtout du milieu rural. J’ai eu à cœur de les monter sans espagnolade, rendre ces œuvres universelles, ce qu’elles sont !

Votre spectacle Andando n’est ni une pièce ni une adaptation. Vous avez réalisé un montage original en croisant de nombreux pans de l’œuvre…

La logique eût été que je monte La Maison de Bernarda Alba afin de terminer la trilogie des pièces de Garcia Lorca… Cette pièce est symboliquement terrible ; elle fut écrite en mai 1936, il meurt assassiné en août, avec entre-temps, le 17 juin, le coup d’état de Franco. Travailler avec le compositeur Pascal Sangla sur les pièces précédentes m’a incité à percevoir plus musicalement ce grand corpus littéraire. Je me suis mis à rêver, à me dire : après la mort de Bernarda Alba, comment ses filles vivraient-elles ? Feraient-elles tomber les murs de sa maison ? Je me suis lancé dans l’écriture d’un « concert » avec six comédiennes chanteuses.  Sans rajouter un mot qui ne soit pas de Lorca. Dans un univers complètement poétique, inutile de créer des dialogues qui en appellent à une explication. Le spectacle démarre par l’enterrement de la mère, puis les filles enlèvent leurs habits de deuil, commencent à vivre cette sororité en liberté. Elles parlent dans une deuxième partie de leurs envies, leur tristesse, et notamment, un autre point essentiel chez Lorca, de leur désir d’aimer – avec la frustration de ne pas pouvoir aimer au grand jour. Puis, toujours en musique, chacune commence sa nouvelle vie. Ce peut être un départ (les États-Unis) ou prendre les armes puisque l’histoire commence au moment de la guerre civile. Avec toutes les variantes des livres de Lorca, j’ai créé des relations entre elles, des conflits, afin de mettre en lumière, sur la musique si inspirée de Pascal Sangla, les thèmes de la mort, du désir (surtout amoureux) et de l’envie de vivre sa vie, propres à ce grand auteur espagnol.

Ce spectacle est sous-titré « Lorca 36 ». Est-il politique ?

Andando parle de Federico Garcia Lorca à travers six destins de femmes, et le fait à l’endroit de l’Espagne. Cette période est encore très sensible dans les mémoires. Après la mort de Franco, une amnistie a été signée, un pardon pour avancer… sauf que ça ne marche pas. Impossible de signer un papier avec « je pardonne » quand il y a des fosses communes ! Il y a une blessure à vif en Espagne. Elle est là, impalpable. À l’image du corps jamais retrouvé de Lorca. Lorca était un artiste très engagé… ce n’est pas pour rien qu’il a été assassiné. Il avait monté en 1931 une compagnie, la Barraca, qui allait dans les villages avec l’aide du gouvernement. Il y avait là un esprit généreux et militant, et une foi dans le théâtre et la culture. J’aurais pu faire ce concert sans tenir compte de toute cette dimension. Avec un auteur qui finit d’écrire sa dernière pièce en mai, une guerre civile qui commence en juin, et sa mort en août, comment ne pas considérer cette suite d’événements comme une matière dramaturgique évidente, à même de faire ressentir la vie de ce grand poète ?